Starlink bridé en Ukraine : nouvelle alerte sur la dépendance militaire à Elon Musk et aux États-Unis

Les attaques russes sur les civils en fortes hausses ses derniers jours. © Capture d’écran
Pourquoi une limite de vitesse peut-elle empêcher une mission ?
Le réseau Starlink permet d’accéder à internet grâce à une constellation de satellites et à des antennes installées au sol ou sur des équipements mobiles. De l’Ukraine à l’Iran, en passant par l’est de la RDC, le réseau internet par satellite Starlink s’est invité au cœur des guerres et des crises politiques. Pensé comme un simple service de télécommunications, l’outil contrôlé par Elon Musk pèse désormais sur le rapport de force militaire, la capacité des régimes autoritaires à couper le web… Et la diplomatie des grandes puissances. Au point de faire de l’entrepreneur américain un acteur quasi étatique de la politique internationale.
En Ukraine, le réseau sert aux communications militaires, mais aussi au pilotage de certains drones, en complément ou en remplacement des liaisons radio. Lorsqu’un appareil dépend de cette connexion, une interruption peut compromettre sa mission.
Une source au ministère ukrainien de la Défense a expliqué à la BBC que les opérations de drones intercepteurs, la logistique et le relais des communications étaient notamment touchés.
Volodymyr Zelensky a demandé le rétablissement du service. "Des gens vont mourir, bien sûr si les attaques continuent et si Starlink ne fonctionne pas", a-t-il déclaré dans un entretien avec Piers Morgan, tout en disant espérer une erreur ou un problème technique.
Ces difficultés sont survenues alors que la Russie lançait de nouvelles attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Mais leur simultanéité ne suffit pas, à elle seule, à établir qui a décidé les restrictions ni dans quel objectif.
Le service d’accès à Internet par satellite Starlink d’Elon Musk en action près de la ligne de front dans la région ukrainienne de Mykolaïv © Capture d’écran
Qui a la main sur le service Starlink : Musk ou Washington ?
Dans la séquence de sa chronique économique sur Classic 21 (RTBF), Amid Faljaoui résume l’inquiétude par une formule : "La main sur le bouton : sans doute celle d’Elon Musk".
Cette interrogation met en lumière le pouvoir d’un fournisseur privé sur une infrastructure devenue stratégique. Elle ne constitue toutefois pas une preuve de l’identité du décideur dans cet épisode particulier mais cela à au moins le mérite de poser la question…
Elon Musk quant à lui, conteste précisément cette attribution. "Les systèmes Starshield sont détenus et contrôlés par le gouvernement américain. Toute limitation de débit ou d’utilisation est décidée par l’armée américaine et en fin de compte par le président américain", a-t-il écrit mercredi sur son réseau social X.
Le patron de SpaceX veut distinguer ainsi Starshield, destiné aux besoins militaires, de Starlink, le service commercial. Il affirme que ce dernier est réservé aux activités civiles ou défensives et ne doit pas être utilisé pour des opérations militaires offensives.
Cette distinction est essentielle pour comprendre la controverse. SpaceX fournit la technologie, mais, selon Musk, les règles applicables aux systèmes Starshield concernés relèvent seulement des autorités américaines.
À ce stade, sa déclaration ne permet cependant pas de reconstituer indépendamment la chaîne de décision ayant conduit aux restrictions. Présenter celles-ci comme un ordre personnel établi d’Elon Musk serait donc allé au-delà des éléments disponibles.
"Les systèmes Starshield sont détenus et contrôlés par le gouvernement américain. Toute limitation de débit ou d’utilisation est décidée par l’armée américaine et en fin de compte par le président américain", a-t-il écrit mercredi © Capture d’écran
Une relation faite de soutien et de tensions
La place occupée par SpaceX en Ukraine remonte aux premiers jours de l’invasion russe à grande échelle, en février 2022. À la demande de Kiev, Elon Musk a activé Starlink dans le pays. Depuis, l’armée ukrainienne s’appuie sur des dizaines de milliers de connexions satellitaires pour ses communications et certaines opérations de drones.
Mais cette coopération a rapidement soulevé une question : jusqu’où une entreprise commerciale accepte-t-elle que son réseau soit utilisé pour faire la guerre ?
En septembre 2023, Elon Musk a reconnu avoir refusé, l’année précédente, une demande ukrainienne d’activation du service jusqu’à Sébastopol, en Crimée occupée, destinée à soutenir une attaque contre la flotte russe. Il disait craindre de rendre SpaceX complice d’une escalade majeure. Dans ce cas précis, il a affirmé avoir refusé d’étendre la couverture, et non coupé une connexion déjà active.
Dans un autre épisode datant de 2024, on apprend dans un article que le milliardaire américain Elon Musk et le président russe Vladimir Poutine "sont régulièrement en contact depuis 2022", rapportait vendredi le Wall Street Journal sur la base de sources gouvernementales, anciennes et actuelles, des États-Unis, d’Europe et de Russie. "Les deux hommes s’entretiennent de géopolitique, d’affaires et de sujets plus personnels" écrivait le média américain.
Une enquête de Reuters publiée en juillet 2025 a rapporté un autre épisode qui met en doute un réel soutien de Musk aux Ukrainiens : selon plusieurs personnes informées de la décision, Musk avait ordonné de couper la couverture dans certaines zones, notamment autour de Kherson, pendant la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022. Des militaires avaient alors subi des interruptions de communications et de liaisons avec leurs drones.
Ces précédents expliquent pourquoi chaque modification du service suscite aujourd’hui autant de méfiance à Kiev. L’Ukraine dépend d’un outil essentiel dont elle ne maîtrise pas entièrement les conditions d’utilisation.
Le blocage des terminaux russes avait, à l’inverse, aidé l’Ukraine
La relation avec SpaceX ne se résume pourtant pas aux restrictions imposées aux Ukrainiens. En février 2026, l’entreprise a aussi coopéré avec Kiev pour bloquer les terminaux utilisés par les forces russes.
L’Ukraine avait notamment signalé la présence d’équipements Starlink sur des drones russes à longue portée. Il faut ici préciser ce qui a été coupé : il ne s’agissait pas d’un arrêt général d’un service officiellement fourni à toute la Russie, mais du blocage de terminaux utilisés par ses forces, notamment sur le théâtre ukrainien.
Un système de "liste blanche" a été mis en place afin de n’autoriser que les appareils enregistrés et validés. Le 5 février dernier, le ministre ukrainien de la Défense annonçait que les terminaux russes avaient été bloqués tandis que ceux figurant sur cette liste continuaient à fonctionner. Cette mesure avait désorganisé les communications russes et freiné leur progression. Elle a donc en son temps apporté un avantage concret à l’Ukraine.
Les deux épisodes illustrent les deux faces d’une même réalité : le contrôle des accès à un réseau satellitaire peut aider une armée lorsqu’il prive son adversaire de communications, mais la fragiliser lorsque ses propres usages sont restreints.
Un soldat Ukrainien branche son installation Starlink. © Capture d’écran
Un nouvel épisode de tensions entre Kiev et Washington
Les restrictions d’utilisation du réseau interviennent aussi dans un contexte de fortes tensions politiques, on l’a rappelé. À moins de 20 jours, des élections américaines de mi-mandat, prévues début novembre, Donald Trump cherche à tout prix à faire baisser le prix des carburants. C’est devenu tellement capital pour son avenir politique qu’il a passé un accord surprise avec Vladimir Poutine pour se faire livrer du diesel, levant ainsi une partie des sanctions à l’égard de la Russie.
La conclusion de cet accord pourrait fragiliser l’Ukraine et ses alliés européens, en donnant "à Moscou davantage de revenus pour faire la guerre", rappelait samedi la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas. Les dépêches rapportent que l’administration Trump a fait pression sur l’Ukraine pour qu’elle cesse ses frappes contre les installations pétrolières russes.
Et, l’annonce du jour concerne l’Ukraine qui annonce qu’elle va reprendre ses frappes contre les raffineries de pétrole russes, malgré les pressions américaines visant à la dissuader de mener de telles attaques, a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans une interview publiée jeudi en ligne par le quotidien britannique Financial Times.
Les deux sujets doivent être distingués. La connexion satellitaire permet de transmettre des informations ou de piloter des équipements ; le renseignement américain peut, lui, contribuer à détecter et anticiper des attaques.
L’Ukraine dépend de ces deux capacités, mais une difficulté constatée dans l’une ne démontre pas automatiquement une suspension de l’autre.
Reuters soulignait que ces événements exposent néanmoins la dépendance ukrainienne, et européenne, aux communications satellitaires et aux systèmes américains d’alerte précoce.
Les armées européennes sont-elles à la merci d’une décision d’Elon Musk ?
"Et si nos armées européennes étaient les prochaines sur la liste ?", interroge Amid Faljaoui dans sa chronique. La question est légitime, mais appelle une réponse nuancée : le risque concerne les capacités reposant sur un fournisseur extérieur, pas nécessairement l’ensemble des communications ou des moyens d’une armée.
L’épisode ukrainien montre qu’une restriction du service peut rendre certains équipements moins efficaces, voire inutilisables pour une mission donnée. Il ne démontre pas qu’Elon Musk pourrait, seul et dans toutes les circonstances, interrompre l’ensemble des communications militaires européennes. Dans le cas de Starshield, il affirme d’ailleurs que les décisions appartiennent au gouvernement américain.
Des alternatives européennes, mais pas de remplacement immédiat
L’Europe dispose notamment du réseau OneWeb, exploité par Eutelsat. Mais disposer d’une autre constellation ne signifie pas pouvoir remplacer immédiatement Starlink sur les drones ukrainiens.
Changer de réseau imposerait aussi de remplacer des milliers de terminaux : les appareils Starlink et Starshield utilisent une technologie propriétaire et ne peuvent pas simplement se connecter à OneWeb.
Le projet européen IRIS² qui vise à développer des capacités de connectivité sécurisée et constitue une réponse de plus long terme. Il ne fournit toutefois pas de solution immédiate aux drones ukrainiens aujourd’hui privés de certaines connexions.
Un rappel de plus pour les Européens ne doivent pas seulement se chercher un autre opérateur pour ses liaisons satellitaires. Mais bien pour l’Europe de construire des capacités sous son contrôle, pour éviter qu’un service extérieur devienne irremplaçable. En Ukraine, les restrictions de cette semaine rappellent que l’accès à une technologie peut compter autant que sa possession.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.