Apprendre à voter : le défi de la déficience intellectuelle

Les apprentis électeurs frétillent et peinent à tenir en place. La scène s’apparente à un doux chaos. Certains rient, parlent fort, d’autres ont les yeux rivés sur le plancher, les lèvres cousues. Annie s’avance trop vite vers l’isoloir. L’excitation est trop grande. Elle se fait rappeler les consignes et reprend sa place sans rechigner.
Le demi-sous-sol du boulevard Saint-Joseph, à Montréal, qui sert de local au Regroupement pour la Trisomie 21 (RT21) paraît plus lumineux ce matin. Une quinzaine de personnes vivant avec une déficience intellectuelle participent à un atelier pour se préparer au vote.

Une quinzaine de personnes participaient à la simulation.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Dans le coin de la salle, un isoloir avec le logo d’Élections Québec et une boîte de scrutin improvisée. De faux employés
vérifient les pièces d’identité des électeurs et s’assurent du bon déroulement de la simulation.

Tout était prévu sur place pour simuler le jour du vote.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Ils doivent, par exemple, rappeler à Marie-Michèle qu’elle ne peut pas se présenter au comptoir avec sa carte d’autobus. Ce sera plus facile pour tout le monde si elle apporte sa carte d’assurance maladie.
On pourrait se croire dans un bureau de vote officiel, mais les bulletins de vote sont légèrement différents ici. On n’y retrouve pas le nom du Parti libéral du Québec (PLQ) ou encore celui de Québec solidaire (QS), mais bien des partis fictifs Ciné-Pop
, En couleur
et Bouger ensemble
.

Joël valide les informations de Karen à l'entrée du bureau de vote comme le ferait un employé d'Élections Québec.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Apprendre à voter
Élizabeth Langlois, l’animatrice, mène le bal d’une main de maître. C'est combien de X qu'on met sur notre papier?
, lance-t-elle au groupe. Juste un
, répond Marie-Michèle, visiblement fière de sa réponse.
Élizabeth prend le temps de la féliciter, comme elle le fait avec tous les autres. De chaleureux applaudissements retentissent et de magnifiques sourires se dessinent sur le visage de Karen et de Christophe.
Tout y passe ce matin : le fonctionnement des élections, mais aussi l’offre des principaux partis politiques.

Christophe a ri de bon cœur à quelques reprises.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Voter, mais pour qui?
Les participants doivent d’abord reconnaître les aspirants premiers ministres. Le visage de Christine Fréchette s’affiche sur le tableau interactif. Yasmine sait pour quel parti elle se présente. La CAQ
, dit-elle. Un de ses camarades ajoute que c’est elle qui a succédé à François Legault.
La ronde se poursuit. Les participants ont reconnu le logo du parti orange
, QS, et celui du rouge
, le PLQ.
Les choses se corsent lorsque vient le temps de parler du Parti québécois (PQ). Certains confondent le logo de la formation politique avec celui de la Société des alcools du Québec (SAQ) ou encore avec les États-Unis. Le rappel d’aujourd’hui arrive au bon moment.
Joël, lui, est en mesure de reconnaître le Parti conservateur du Québec (PCQ). Il corrige même Élizabeth. Tu as fait une erreur là-dedans. C’est P-C-Q.

Joël a remarqué que l'acronyme utilisé dans la présentation d'Élizabeth pour désigner le Parti conservateur du Québec n'était pas le bon.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Joël a raison, l’animatrice s’est trompée d'acronyme dans son diaporama et a écrit PC
au lieu de PCQ
.
L’autonomie confrontée à la vulnérabilité
L’atelier se termine avec le sentiment du devoir accompli pour Élizabeth. Les participants sont unanimes. Ils iront voter avec confiance. C’est, pour eux, un geste d’affirmation dont ils tirent une immense fierté.
Ma décision est prise
, confie Karen. C'est autonome, responsable
, nous répond Charles-Élie lorsqu'on lui demande pourquoi il ira voter. J’ai très hâte
, renchérit-il.
Joël aussi a fait son choix et il n’hésite pas à mentionner à voix haute le nom du parti sur lequel il a jeté son dévolu.
C’est l’occasion d’un rappel pour lui et ses camarades, pour qui, spontanément, il est naturel de tout partager avec les autres. Tu n'es pas obligé de dire à personne pour qui tu vas voter. Même pas à tes parents, ton meilleur ami, ton frère ou ta sœur
, souligne Élizabeth.
Elle ajoute que personne n’est forcé de voter comme ses proches et que tout le monde a des priorités différentes.
Yasmine en profite pour résumer ce qu'elle souhaite voir du prochain gouvernement.

Yasmine, 28 ans, a fourni d'excellentes réponses aux questions de l'animatrice.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
La chose la plus importante pour moi, c'est que toutes les personnes qui ont une déficience intellectuelle aient des organismes comme le [RT21]. Je veux aussi la santé, comme les soins dentaires, les médicaments gratuits. Puis, des écoles plus adaptées pour les déficiences intellectuelles comme nous. Le plus important, c'est qu'on ait un placement dans des logements supervisés et adaptés. Également, plus d'éducatrices pour les gens qui ont des difficultés de langage et en mathématiques [...].
Un droit à défendre
Les personnes présentant une déficience intellectuelle ont le droit de vote au Québec depuis 1989. Les prochaines élections n’en seront pas moins historiques.
En 2022, le gouvernement a aboli le régime de la curatelle pour le remplacer par la tutelle. La réforme a permis de passer d'un système qui retirait automatiquement des droits à une personne inapte, à un régime sur mesure adapté à ses capacités.
Ainsi, 11 500 personnes ont été inscrites ou réinscrites sur la liste électorale, parmi elles des personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Bien que certains usagers du RT21 voteront pour la première fois, aucun d’entre eux ne fait partie de ce lot.

Célia dépose son bulletin de vote dans une boîte de scrutin comme elle le fera le 5 octobre prochain.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Geneviève Labrecque, directrice générale du RT21, sait qu’on en trouvera toujours pour remettre en question le droit de vote de la clientèle à laquelle elle vient en aide.
Elle se défend en toute simplicité : Ce sont des personnes comme les autres. Elles vivent dans notre société et subissent les impacts des décisions politiques.
Ils veulent faire comme tout le monde.
La clientèle qu’elle accompagne est-elle plus à risque d’être manipulée? Nous sommes tous influencés à notre façon, répond Mme Labrecque.
Il y a les médias qui peuvent les influencer. Il y a la famille et les amis, un peu comme n'importe qui. On va dans une soirée, on se met à parler de politique, notre ami nous en parle. Ça se peut que ça influence notre vote.

Karen et son équipe réfléchissent à la bonne réponse à fournir.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
Élections Québec dans le coup
L’atelier organisé par le RT21 s’inspire de celui d’Élections Québec. L’organisation qui gère les scrutins dans la province propose sa propre activité. Le programme Je vote au Québec
dispose de ses propres formateurs. Des trousses sont aussi offertes aux organismes qui souhaitent le mener par eux-mêmes.
Élections Québec a également préparé un guide en langage simplifié. Le document est accessible sur son site web (nouvelle fenêtre).
On agit en amont pour faire comprendre le système électoral et faire aussi vivre des expériences de vote en simulant une élection à toutes sortes de groupes de personnes
, explique la porte-parole d’Élections Québec, Julie St-Arnaud Drolet.
De plus, les personnes en situation de handicap peuvent être accompagnées derrière l’isoloir au bureau de vote. Mme St-Arnaud Drolet se veut rassurante quant à cette possibilité. Il y aura toujours une troisième personne, un membre du personnel électoral qui va être à proximité pour s'assurer que ce qui est apporté à l'électeur, c'est une assistance et non pas une influence par rapport au vote.
Un vainqueur clair
Le dépouillement de la boîte de scrutin débute quelques minutes avant midi. La simulation se voulait ludique.
C’est finalement le parti Ciné-Pop
qui récolte le plus de voix. L’idée de la cheffe Stella Pop Corn de diffuser des films gratuitement, tous les jours, aura visiblement trouvé écho chez les électeurs du programme de jour du RT21.
Le groupe d’Élizabeth est prêt. Il ne reste plus maintenant qu'à mettre la théorie en pratique.

L'atelier a duré environ deux heures.
Photo : Radio-Canada / Charles-Antoine Boulanger
À lire aussi :
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.