«Les héritiers»: 100 000 goélands, le faucon Zouzoune et nos cochonneries au dépotoir
Le cinéaste Serge-Olivier Rondeau parle et comprend le goéland. Il parle et comprend plus précisément le goéland à bec cerclé de la région de Montréal.
Cette rare et étonnante faculté lui est venue après des centaines d’heures passées à observer la colonie de dizaines de milliers de ces beaux oiseaux blancs dans la partie est de la région métropolitaine pour le tournage de son film Les héritiers.
« J’ai créé un lexique de la langue à partir de mes enregistrements sonores et d’articles scientifiques, explique le cinéaste en entrevue téléphonique. Les goélands de Montréal ont un accent différent de celui de la côte ouest. Je ne voulais pas les mélanger en utilisant des bandes disponibles sur Internet. J’ai enregistré des cris d’ici. Je les ai associés à une douzaine de significations et de postures. Avec le monteur sonore, on a synchronisé les images et les sons en respectant les intentions des oiseaux. »
Les spectateurs en salle reçoivent d’ailleurs un lexique imprimé sur une forme découpée de goéland en vol. « Huoh-huoh-huoh » désigne un appel étouffé utile à la couvée pour annoncer la rotation des partenaires au nid. Avec « klee-ew », les oisillons demandent de la nourriture. « Ha-ha-ha » se veut un cri l’alarme.
« C’est très pratique de connaître leur langue, dit encore M. Rondeau. Ils ont une bien meilleure vue que nous sur ce qui nous entoure. »
Les ailes du désir
Les héritiers laisse tout l’écran aux oiseaux. La trame sonore, sans entrevues, sans voix humaine hors champ, sans musique même, leur appartient quasi entièrement. Ils sont les vedettes, les protagonistes et les sujets centraux du film.
« Ce n’est pas un documentaire animalier, prévient le réalisateur qui a aussi cosigné Ressources (2021), sur l’industrie de la viande. Je ne voulais pas “anthropologiser” ces animaux. J’ai voulu leur donner une voix, leur laisser la parole sans que leurs actions, leurs gestes, leurs désirs soient contextualisés par une parole humaine. »
Il faut attendre le générique final pour obtenir quelques bribes d’information sur les lieux de tournage et l’histoire de cette espèce. On y apprend que le goéland à bec cerclé a frisé l’extinction au début du XXe siècle pour ensuite être sauvé par son adaptation aux environnements bouleversés par les humains. La colonie montréalaise est l’une des plus importantes en Amérique du Nord, avec environ 40 000 adultes et jusqu’à 100 000 individus si l’on compte les oisillons.
Ses membres migrent vers le sud à l’arrivée du temps froid et reviennent nicher sur l’île Deslauriers au printemps, près du plus grand site d’enfouissement du Canada, où sont déversées quelque 6000 tonnes de déchets quotidiennement. C’est là que se nourrit la colonie. Ses nuées nombreuses gênent tellement le travail d’enfouissement avec des machineries lourdes que le site emploie des faucons pour les faire fuir au moins momentanément.
« Ce film est une série de hasards, comme tous mes projets, explique le réalisateur. J’ai entendu parler de l’utilisation des faucons quand j’étudiais au doctorat en anthropologie sur les rapports entre humains et animaux. J’ai appelé la compagnie responsable de la fauconnerie. Elle m’a invité, et j’ai appris l’existence de la grosse colonie de goélands à 8 km à vol d’oiseau sur une île du fleuve où des scientifiques font des recherches presque quotidiennement, au printemps. Eux aussi m’ont invité. J’ai été happé par l’énergie du lieu et j’ai compris que je tenais un sujet. »
Le résultat fascinant, à la fois contemplatif et instructif sur un monde insoupçonné, a demandé 120 séances de tournage. Certains jours, le cinéaste restait enfermé dans une cache pendant plus de 10 à 12 heures.
Allez, Zouzoune !
M. Rondeau s’intéresse depuis longtemps aux espèces dites nuisibles. Certains animaux menacés par la destruction des espaces naturels finissent par s’adapter aux environnements anthropiques. On le voit bien dans les villes où prolifèrent les ratons laveurs ou les pigeons.
« L’idée du film, c’est de donner une voix à cette colonie de goélands souvent mal aimée, omniprésente et pourtant méconnue. Cette espèce nous montre l’autonomie du vivant et sa créativité. Elle a transformé son mode de vie pour survivre. Le documentaire peut aussi faire développer une empathie pour ces êtres que notre propre espèce affecte profondément. »
On suit les ébats des couples, puis la ponte et la couvée, la naissance des oisillons et leur maturation rapide. On voit les scientifiques attraper et disséquer des spécimens. On observe les goélands en vol et en pleine fouille du dépotoir au milieu des machineries. On voit le fascinant travail d’une fauconnière et de son gerfaut hybride pour effaroucher les nuées.
Les ordres donnés (« Envoye la grosse : vas-y… ») à la femelle rapace (nommée Zara et surnommée Zouzoune) sont les seules paroles humaines entendues dans le film. « Ce n’est pas de la grossophobie, précise le réalisateur en rigolant un brin. Être gros, pour cet animal, c’est un avantage pour bien performer. »
Les images du dépotoir n’en deviennent que plus gênantes pour notre existence de surconsommateurs. Les goélands héritent de cette réalité enténébrée. Ils s’adaptent, oui, mais à une société extractiviste qui exploite massivement les ressources naturelles pour surproduire industriellement des biens dont les résidus sont finalement enfouis pour amplifier la destruction de l’environnement. Le site de la Rive-Nord fait l’objet de vifs débats parce qu’il se trouve à proximité de milieux humides. La compagnie qui l’exploite veut l’agrandir pour y maintenir des activités jusqu’en 2032. Il existe peut-être un cri dans la langue des goélands pour réagir à ce problème…
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.