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Wednesday, September 9, 2026

Marine Le Pen et Jordan Bardella : le couple exécutif du RN déjà rattrapé par ses divergences ?

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Il y a quelques mois encore, Jordan Bardella pouvait être considéré comme le possible candidat du Rassemblement national à la présidentielle de 2027. Le scénario s’est refermé brutalement en juillet. En appel, Marine Le Pen a retrouvé la possibilité juridique de se présenter à l’élection présidentielle et a immédiatement repris sa place de candidate naturelle du parti.

Depuis, le RN avance officiellement en tandem. Marine Le Pen à l’Elysée, Jordan Bardella à Matignon. Une formule que la députée du Pas-de-Calais répète depuis longtemps : "A moi l’Elysée, à lui Matignon". Mais ce ticket, affiché avant même le début officiel de la campagne présidentielle, présente une particularité : les deux futurs dirigeants ne sont pas toujours d’accord sur la manière de gouverner la France.

Les retraites, première ligne de fracture

Le premier sujet est économique. Au printemps, Jordan Bardella avait commencé à esquisser une inflexion de la ligne traditionnelle du RN sur les retraites. Le président du parti insistait notamment sur la nécessité de rendre le système actuel soutenable et défendait davantage la durée de cotisation ainsi qu’une place pour la capitalisation.

Marine Le Pen a depuis repris la main. Devant les représentants du patronat, elle a confirmé une réforme beaucoup plus proche de celle défendue par le RN lors de la précédente présidentielle : un départ à 62 ans, voire 60 ans pour certaines carrières, avec une durée de cotisation adaptée. Jordan Bardella n’a pas frontalement contredit sa candidate. Il préfère parler de "sensibilités différentes". Il continue toutefois à défendre ses propres nuances, notamment sur la capitalisation.

L’enjeu pour Marine Le Pen, c’est donc désormais de parvenir à faire le grand écart sans se faire trop mal.

Une différence qui peut sembler technique. Elle est pourtant politiquement importante. Car le RN cherche désormais à convaincre un électorat plus large, notamment une partie de la droite traditionnelle et des catégories aisées. Sur ce terrain, la ligne de Marine Le Pen reste plus sociale et protectionniste que celle de son jeune président de parti.

"L’électorat du RN s’est élargi et il s’est pluralisé avec des attentes diverses. Et l’enjeu pour Marine Le Pen, c’est donc désormais de parvenir à faire le grand écart sans se faire trop mal. Elle est revenue vers son électorat de base. Un électorat très attentif à la dimension sociale et nationale. Si je faisais un peu d’humour, ce serait un programme ‘national-socialiste’ avec la préférence nationale d’un côté et un attachement à la retraite de l’autre, dont la position serait plus proche de celle de LFI. Alors que Jordan Bardella est plus libéral que Marine Le Pen." explique Pierre Mathiot, Enseignant-chercheur en sciences politiques et ancien directeur de Sciences Po Lille.

Retraites, voile, Ukraine, immigration : le tandem peine parfois à parler d’une seule voix. De quoi fragiliser leur promesse d’incarner une alternative crédible au pouvoir ? © Samer AL-DOUMY / AFP

Le voile, marqueur du "marinisme"

La deuxième divergence est beaucoup plus symbolique. Marine Le Pen veut désormais inscrire dans son projet une interdiction du port du voile islamique dans l’espace public, avec l’idée de soumettre au référendum une grande loi contre les "idéologies islamistes".

Jordan Bardella, lui, est beaucoup plus prudent. Il ne conteste pas que le voile ne soit "pas souhaitable dans la société française", mais souligne depuis plusieurs mois les difficultés d’une interdiction générale dans la rue. Il préfère parler d’une consultation sur l’immigration comme première priorité et envisage plutôt une extension des restrictions concernant les signes religieux dans la sphère publique.

Là encore, le président du RN ne dit pas non à Marine Le Pen. Il temporise. Et c’est peut-être précisément ce qui rend les divergences intéressantes : Bardella ne cherche pas la confrontation. Il cherche à conserver son propre espace politique tout en restant loyal à celle qui pourrait être sa future patronne.

La présidente du groupe parlementaire du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, suivie de François Durvye, conseiller du président du RN, visitent le salon VivaTech consacré aux start-up technologiques et à l’innovation, à Paris Expo Porte de Versail © SIMON WOHLFAHRT / AFP

Durvye out :le choix de Le Pen

Cette reprise en main a aussi une traduction très concrète dans l’entourage de Jordan Bardella. François Durvye, son conseiller économique et conseiller spécial, a quitté ses fonctions fin août et ne participera pas à la campagne présidentielle de Marine Le Pen.

Dès la désignation de Marine Le Pen, il a disparu de la circulation.

Polytechnicien, ancien directeur général du fonds d’investissement Otium Capital de Pierre-Édouard Stérin, Durvye travaillait depuis plusieurs années dans l’ombre du RN pour rapprocher le parti des milieux économiques et patronaux. Il avait progressivement pris une place centrale auprès de Jordan Bardella, au point de se présenter comme le futur ministre de l’Économie d’un gouvernement RN. Son logiciel était nettement plus libéral que celui de Marine Le Pen : davantage de liberté économique, de capitalisation et une volonté de rassurer les chefs d’entreprise. "Il est parti de lui-même car il était convaincu de la candidature de Jordan Bardella. Il voulait l’influencer en tant que libéral conservateur. Mais dès la désignation de Marine Le Pen, il a disparu de la circulation." poursuit Pierre Mathiot.

Son départ intervient précisément au moment où Marine Le Pen reprend la main sur la ligne économique du parti. Elle l’a d’ailleurs assumé sans détour : "Je l’ai souhaité", a-t-elle déclaré à BFMTV. Durvye, lui, a confirmé qu’il ne souhaitait pas défendre la ligne économique portée par la candidate.

Surtout, il avait été écarté du séminaire de préparation de la campagne présidentielle organisé après le grand oral du Medef. L’épisode est loin d’être anodin. Il marque l’échec, au moins provisoire, d’une tentative de faire évoluer le RN vers une ligne économique plus libérale autour de Jordan Bardella. En reprenant la main, Marine Le Pen rappelle que le futur programme présidentiel sera d’abord le sien.

Et le message adressé à Bardella est clair : il peut être le visage du renouvellement et le candidat promis à Matignon, mais lorsqu’il s’agit de fixer la ligne économique du RN, c’est encore Marine Le Pen qui tranche.

Et sur la scène internationale ?

C’est sur ce terrain que le tandem risque de rencontrer les difficultés les plus embarrassantes. Début septembre, Jordan Bardella a effectué une tournée européenne destinée à renforcer les alliances internationales du RN. A Birmingham, il a signé avec Nigel Farage, le leader de Reform UK, un protocole d’accord sur l’immigration clandestine et les traversées de la Manche.

Le texte prévoit notamment que des migrants interceptés dans les eaux britanniques puissent être renvoyés vers la France, avant une éventuelle expulsion. Une proposition qui a immédiatement provoqué une levée de boucliers en France, y compris au sein de la classe politique. Jordan Bardella a dû revenir longuement sur le sujet pour tenter de désamorcer la polémique. Marine Le Pen, elle, est restée silencieuse. Ce silence est révélateur. Car si Bardella veut déjà occuper une stature internationale, il prend aussi le risque d’engager le parti sur des sujets qui relèvent traditionnellement, en France, du domaine réservé du président de la République.

La question ukrainienne ajoute une couche supplémentaire. Louis Aliot, vice-président du RN, a récemment évoqué la possibilité de "couper le robinet" de l’aide française à l’Ukraine en cas de victoire du parti. Jordan Bardella a lui-même plaidé pour la fin de certaines aides financières, estimant irresponsable de continuer à financer des Etats étrangers dans un contexte d’endettement français. Une position qui expose de nouveau le RN aux accusations de proximité avec les positions russes.

Le RN avance officiellement en tandem : Marine Le Pen à l’Elysée, Jordan Bardella à Matignon. © Bertrand GUAY / AFP

Deux personnalités, deux électorats ?

Le problème du RN n’est donc pas nécessairement une rupture entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. C’est plutôt le risque de donner l’impression qu’il existe deux "Rassemblements nationaux". Celui de Marine Le Pen, plus ancien, plus social, plus méfiant vis-à-vis du libéralisme économique et attaché à certains marqueurs historiques du lepénisme. Et celui de Jordan Bardella, plus jeune, plus européen dans sa stratégie internationale, davantage tourné vers la droite conservatrice et soucieux de donner au RN une image de parti capable de gouverner.

Cette différence peut aussi être une force. Le RN peut y voir la possibilité de parler simultanément à plusieurs électorats. Marine Le Pen conserve une base populaire et militante solide. Bardella bénéficie, lui, d’une popularité importante et d’une capacité à séduire des électeurs qui ne se reconnaissaient pas forcément dans l’ancien Front national.

Ils attendront d’être au pouvoir pour pouvoir trancher les éventuelles différences de point de vue.

"Leur intérêt commun d’arriver au pouvoir fait qu’ils sont alignés. Il n’y a pas d’opposition entre eux dès lors qu’il n’y a pas de division entre les deux. La dynamique du premier tour est marche. Les conditions sont réunies pour y accéder. Et d’ailleurs, leur programme est imprécis et ils ont bien compris qu’il fallait continuer à avancer dans l’imprécision. Car plus le programme est imprécis, plus il est un attrape électeurs, décrypte Pierre Mathiot, ancien directeur de Sciences Po Lille. Et de manière pragmatique, ils attendront d’être au pouvoir pour pouvoir trancher les éventuelles différences de point de vue et différents sur certaines thématiques. Ils se sont mis d’accord pour neutraliser leurs désaccords."

Il poursuit : "Quoi qu’il fasse, quoiqu’elle fasse, tout leur sera pardonné. Il y a un socle électoral tellement solide et très important dans ce parti. C’est une forme d’immunité qui les protège de tout. Ce sont des électeurs fidèles qui voteront pour Marine Le Pen quoi qu’il arrive. Elle est assise sur un tas d’or électoral qui ne bougera pratiquement pas. Pour elle, les planètes sont alignées."

Le 13 septembre, le test grandeur nature

La prochaine étape sera particulièrement scrutée. Le 13 septembre, Marine Le Pen fera sa rentrée politique à Hénin-Beaumont, son fief électoral. Jordan Bardella devrait être à ses côtés. Le symbole est fort. Quelques jours après une rentrée politique marquée par les retraites, le voile, l’Ukraine et le pacte avec Nigel Farage, les deux dirigeants devront afficher l’unité.

Ils le feront d’autant plus facilement qu’ils ont encore près de huit mois devant eux avant le premier tour, prévu en avril 2027. Beaucoup de choses peuvent encore changer d’ici là. Et le RN n’a aucun intérêt à donner l’image d’un parti divisé. Mais le paradoxe est désormais installé : Marine Le Pen et Jordan Bardella ont lié leurs destins politiques très tôt.

Aucun autre candidat à l’Elysée n’a encore présenté un ticket présidentiel et Premier ministre aussi clairement. Cette avance peut être un avantage : elle donne au RN une visibilité et une incarnation que ses adversaires n’ont pas encore. Mais elle peut aussi devenir un piège. Car en promettant déjà aux Français ce que serait leur exécutif, Marine Le Pen et Jordan Bardella acceptent aussi d’être jugés, dès aujourd’hui, sur leur capacité à gouverner ensemble demain.

Le véritable enjeu des prochains mois ne sera donc peut-être pas de savoir si Marine Le Pen et Jordan Bardella sont toujours alliés. Il sera de savoir s’ils sont capables de convaincre qu’ils peuvent, réellement, gouverner d’une seule voix.

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