Ukraine: malgré la guerre, les médias veulent défendre leur rôle de contre-pouvoir

Même si leurs révélations peuvent ternir l'image du pays, les journalistes ukrainiens continuent d’enquêter sur des affaires internes. L'enjeu n'est pas seulement démocratique : dénoncer la corruption est aussi une manière de mieux faire face à la guerre.
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De notre correspondante à Kiev,
À Kiev, il y a les bombes russes qui s'abattent sur la ville... mais aussi d'autres déflagrations : des révélations, fréquentes, par les médias, d'affaires de corruption ou encore de détournement d'argent public.
Pour Sofia Troshchuk, journaliste et présentatrice à la chaîne 24, impossible de faire l’impasse sur ces sujets. « Bien sûr, la corruption est un sujet douloureux pour tout pays démocratique et civilisé, et pour l'Ukraine, en proie à une guerre sanglante, encore plus, car tout cet argent volé représente littéralement la vie des Ukrainiens, y compris la mienne, explique-t-elle. Ce sujet me touche non seulement d’un point de vue professionnel, mais aussi d’un point de vue civique, car ma vie, ainsi que celle de mes proches, dépend de la façon dont l’Ukraine gérera cet argent. »
Sofia Troshchuk met l'accent sur un dilemme propre à tout journaliste enquêtant sur son propre pays, mais sans doute exarbé en temps de conflit : devoir parler de ce qui fâche, alors que cela peut ternir l'image du pays, non seulement auprès de l'opinion publique, mais aussi des partenaires internationaux.
Mais pour elle, enquêter sur les dérives du pouvoir ne signifie pas affaiblir l’Ukraine, au contraire : « La question de traiter ou non ce sujet ne se pose dans aucun média démocratique ukrainien digne de ce nom. Et j'aime ces sujets, car ils montrent aux Ukrainiens et au monde entier à quel point leur pays reste démocratique et aspire à une vie meilleure. Car lorsque les gens constatent que l'État fait quelque chose d'injuste, ils manifestent et se battent pour leurs droits, même en temps de guerre. »
De multiples affaires
Et les dossiers ne manquent pas : fin 2025, les agences anti-corruption ont révélé « l'affaire Midas », une vaste affaire de blanchiment et détournement de fonds dans le secteur de l'énergie. Un réseau proche du pouvoir, impliquant notamment l'homme d'affaires Tymyr Mindich, un proche de Volodymyr Zelensky, ainsi que l'ex-ministre de l'Énergie et de la Justice Herman Haluschchenko, aurait imposé des pots-de-vin de 10 à 15 % sur certains contrats et blanchi près de 100 millions de dollars.
Suite aux révélations, plusieurs hauts responsables ont été arrêtés, et Andriy Yermak, chef du bureau présidentiel, a dû démissionner. Ce scandale a fragilisé la crédibilité du pouvoir ukrainien et soulevé des questions sur l’utilisation des fonds publics en pleine guerre.
Dans cette affaire, le média Ukrainska Pravda a été essentiel : sa cellule d'investigation, menée par le journaliste Mykhailo Tkach, a révélé l'identité de certains protagonistes de l'enquête, ainsi que la fuite en Israël de Mindich, que Tkach a confronté devant la caméra. Ce faisant, Ukrainska Pravda a maintenu la pression publique et conduit une commission parlementaire à convoquer les personnes identifiées dans les enregistrements.
Le mois dernier, l’opération « Carthage » des agences anti-corruption a mis en cause indirectement l'ancien procureur général Ruslan Kravchenko ainsi qu'un de ses proches collaborateurs, au sujet d'un réseau présumé de protection de centres d’appels frauduleux. S'il n'a pas été inculpé, Kravchenko a pourtant quitté l'Ukraine et, selon des révélations de Mykhailo Tkach dans l'Ukrainska Prava, se serait installé à Vienne avec son épouse dans le but d'y déposer une demande d'asile politique. C'est d'ailleurs lors d'une enquête sur Kravchenko que le journaliste d'investigation a été violemment arrêté et questionné pendant plus de 12 heures dans la nuit du 8 au 9 octobre à Vienne.
Soutien du public
Au moment où l'Ukraine a plus que jamais besoin du soutien de ses alliés européens et ambitionne de rejoindre l'Union européenne, ces enquêtes largement relayées et complétées par la presse sont d'autant plus embarrassantes pour le pouvoir ukrainien qu'elles sont soutenues par le public : à l'été 2025, une « révolution des pancartes » avait rassemblé des milliers de personnes dans les rues suite à une tentative de musèlement des agences anti-corruption par le pouvoir, largement relayée par la presse.
Cet été, le limogeage surprise et controversé de l'ancien ministre de la Défense Mykhailo Fedorov a également donné lieu à des rassemblements. Là encore, la population a exigé de son gouvernement de s'expliquer sur les décisions prises. Devant l'ampleur du mouvement, repris par les médias locaux et internationaux, l'impopulaire commandant en chef de l'armée, Oleksandr Syrskyi, a été remercié.
Comme le montre un rapport publié par le Kyiv Institute for Sociology suite aux manifestations de l'été 2025, ces révélations sont majoritairement bien accueillies par les Ukrainiens, qui considèrent le pays comme véritablement engagé dans une lutte contre la corruption.
En revanche, fin 2025, seul un tiers de la population accordait sa confiance aux médias dans leur ensemble, même si une écrasante majorité, plus de 90%, considère que la critique du pouvoir doit rester possible, même en temps de guerre.
Sofia Troshchuk résume : « J'ai parfois l'impression que réparer les choses de manière difficile mais juste est inscrit dans la nature des Ukrainiens. »
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