La colonisation numérique est désormais à l’ordre du jour
Les éditions Somme toute/Le Devoir publient ces jours-ci «Pas de souveraineté sans souveraineté numérique», d’Alain Saulnier, avec une préface de Monique Simard. Extraits de l’introduction.
De nos jours, qu’y a-t-il de plus important que le contrôle de l’univers numérique, si on veut assumer une pleine souveraineté sur les plans militaire, politique, social, économique et culturel ?
Pour résumer mon propos, on peut dire que la « mère » de toutes les souverainetés, c’est la souveraineté numérique. C’est la plus puissante, la plus déterminante qui soit en cette ère. Il ne saurait exister de souveraineté politique, que ce soit celle du Canada ou celle du Québec, à moins d’exercer un véritable contrôle de notre espace et de notre infrastructure numériques, qui touchent toutes les sphères d’activités. Or, nous avons laissé aux propriétaires américains du numérique le champ libre pour qu’ils s’immiscent dans nos vies personnelles, dans notre culture, dans notre économie et dans l’administration publique.
Désormais, aucun État dans le monde ne pourra atteindre sa pleine souveraineté s’il n’exerce pas le contrôle de sa souveraineté numérique. C’est notre cas. C’est la démonstration que cet essai tentera de faire.
Nous sommes les victimes d’une vraie agression
À son arrivée au pouvoir, l’administration de Donald Trump s’est directement attaquée à la souveraineté du Canada. Pour certains, il ne s’agissait que d’une guerre économique, mais c’est faux. Cette guerre est aussi politique, culturelle et idéologique. Cela semble absurde et pourtant, il s’agit bel et bien d’une agression. Prenons-en bonne note. […]
Ce qui est particulier depuis les deux dernières décennies, c’est la domination exercée par les géants américains du numérique. Ces géants du web nous ont déjà conquis et ce sont eux, les propriétaires de notre souveraineté numérique, qui ont créé et possèdent de grands pans de l’infrastructure numérique sur notre territoire. Ils peuvent nous contrôler ou même nous paralyser s’ils le veulent. De fait, c’est la meilleure arme pour nous « contrôler », voire neutraliser les remparts de cette souveraineté.
Depuis, notre économie se heurte au détournement des ressources, des marchandises et est aux prises avec l’appropriation de nos données par les géants Amazon, Microsoft, Google, Oracle, entre autres. De nos jours, la communication au pays ne peut plus se passer des réseaux sociaux, Facebook, Instagram, X et TikTok (réseau bientôt américain aux États-Unis), tandis que l’information se noie dans le même univers que les propos mensongers, haineux, les faits dits « alternatifs » et la manipulation savamment orchestrée de l’opinion publique.
Conséquemment, la lutte entre l’information et la désinformation, ce combat extrême du XXIe siècle, sera sous peu remportée par les « pères de la désinformation », les propriétaires multimilliardaires des entreprises numériques américaines et de leurs plateformes. À moins d’agir en conséquence.
Nos gouvernements sont désormais dépendants de ces mêmes géants pour stocker nos informations personnelles, que leurs entreprises monnaieront et qui serviront à enrichir la mémoire de leurs modèles d’intelligence artificielle (IA). Au printemps 2026, à peine un mois après l’annonce de la nouvelle politique de souveraineté numérique du gouvernement du Québec, nous avons appris que le ministère des Ressources naturelles et des Forêts du Québec avait tout de même accordé à Amazon Web Services un contrat de stockage de données informatiques.
Quelques semaines plus tard, on apprenait que le Dossier santé numérique (DSN) avait été conçu, encore, par une entreprise américaine. Interrogés sur les risques de confier nos données à une entreprise américaine, les responsables de Santé Québec ont expliqué que les firmes états-uniennes choisies refuseraient toute demande d’accès aux autorités américaines. Pierre Trudel, dans une chronique au Devoir, qualifiait le tout de naïveté et en appelait à une vraie politique de souveraineté numérique pour le Québec. J’abonde. […]
Le gouvernement américain et les multimilliardaires du numérique veulent faire de nous leurs vassaux ; la colonisation numérique est désormais à l’ordre du jour. Mal vous prendra si vous voulez vous mettre sur leur chemin. C’est qu’en plus, on vous a à l’œil. Les satellites d’Elon Musk et de Google Street View patrouillent jour et nuit au-dessus de vos têtes, permettant de vous suivre à la trace. Internet et les centres de données vous échappent et peuvent être utilisés contre vous par l’administration américaine. Sous les océans, les câbles sous-marins qui appartiennent aux mêmes géants du web leur permettent de menacer quiconque de se faire couper Internet, la nouvelle ressource indispensable de ce siècle.
Dans cet univers, le Canada et le Québec sont bien mal pris. Le premier cherche une manière de se distancier de l’administration américaine sans la froisser tout en essayant de ne pas trop se laisser intimider.
Il en est de même du gouvernement du Québec. Il faut admettre que le projet de souveraineté du Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon est, à certains égards, plus influencé par la situation qui a cours aux États-Unis que par celle d’un gouvernement centralisateur à Ottawa.
D’ailleurs, on peut raisonnablement se demander ce qu’il restera des pouvoirs d’Ottawa ou de Québec en matière de souveraineté au lendemain des négociations serrées qui les attendent, qu’il s’agisse de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique ou de tous les autres dossiers litigieux avec les États-Unis. […]
Je considère que la souveraineté numérique constitue un enjeu existentiel incontournable pour tous les partis politiques. Ceux d’Ottawa comme ceux du Québec.
L’enjeu fondamental de cette décennie est de récupérer notre souveraineté numérique. De mettre fin à la naïveté. C’est le défi qui est lancé au parti qui formera le prochain gouvernement du Québec.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.