Moscou accentue la pression en ciblant villes ukrainiennes et usines européennes
Frappes contre les trains à la frontière de l’OTAN, attaques aériennes redoublées sur l’Ukraine, campagnes présumées de sabotages dans l’Union européenne…: la Russie attise la guerre contre les civils ukrainiens et met sous pression les Européens, indispensables soutiens de Kiev.
Depuis cet été, profitant de l’épuisement des défenses antiaériennes ukrainiennes, de sa puissance industrielle et de la mise au point des drones à réaction, la Russie bombarde de plus en plus massivement l’Ukraine, visant des cibles sans intérêt militaire évident.
Viatcheslav Tchaouss, gouverneur militaire de l’oblast ukrainien de Tchernihiv, le voit tous les jours. Les cibles sont « des stations-service, les infrastructures d’eau, de chauffage. On travaille chaque jour à améliorer notre résilience, mais le problème est que depuis deux mois, on a de plus en plus de drones à réaction, beaucoup plus difficile à abattre » du fait de leur vélocité, explique-t-il.
« Le Geran à réaction annule une partie de l’architecture des drones intercepteurs mise en place par les Ukrainiens », devenus inefficaces, renchérit Stéphane Audrand, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Cycle d’innovation favorable
« C’est une stratégie de terreur délibérée. La Russie veut rendre les villes ukrainiennes invivables », accusait fin août la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, après l’attaque d’un centre commercial.
Confrontée à une ligne de front figée, où les gains territoriaux sont quasiment nuls, la Russie tente d’accentuer la pression sur les arrières, comme à chaque hiver, pour saper le moral de la société ukrainienne.
Les Russes bénéficient « d’une fenêtre d’opportunité » ouverte par leurs drones à réaction, explique Alexander Gabuev, du centre de réflexion Carnegie. Et leurs capacités industrielles leur permettent de produire massivement drones et missiles balistiques, sans compter ceux fournis par l’allié nord-coréen.
Si l’Ukraine devient invivable et que les civils fuient vers l’Europe, l’avantage serait double pour le Kremlin, explique M. Gabuev. D’une part, « cela réduirait l’assiette fiscale » et pèserait sur l’économie ukrainienne, et d’autre part, « cela fournirait des arguments de poids aux partis populistes » en Europe.
L’Europe, l’arrière ukrainien
Dans cette guerre, l’Europe fournit à l’Ukraine de l’aide militaire, du renseignement, de l’argent. Des coentreprises associant Ukrainiens et Européens construisent également des équipements militaires pour Kiev, comme par exemple la germano-ukrainienne Quantum Frontline Industries, qui fabrique en Allemagne des drones pour l’Ukraine.
« Les arrières profonds de l’Ukraine, c’est l’Europe », rappelle M. Audrand.
Ainsi, dans l’esprit du président russe, Vladimir Poutine, « il faut donc également présenter la facture aux Européens, leur imposer un coût », fait valoir M. Gabuev.
D’où un durcissement des attaques hybrides que les Européens attribuent au Kremlin, qui dément systématiquement.
En Allemagne, les autorités ont affirmé que le renseignement russe était derrière une tentative d’attaque au drone explosif sur des avions ukrainiens à l’aéroport de Leipzig cet été.
Début septembre, les services de renseignement danois ont alerté publiquement et affirmé que « les services russes préparent activement des actions de sabotage visant l’industrie de la défense au Danemark ».
« Le Danemark est en train de créer une base industrielle et technologique de défense ex nihilo via ses contacts en Ukraine », explique M. Audrand, et donc « [ils] sont en train de se dire qu’ils vont aller saboter les usines au Danemark ».
Et les négociations ?
Reste la question de la finalité de cet accroissement de la pression. Est-ce pour pouvoir arriver en position de force à d’éventuelles négociations comme celles que tentent de mettre sur pied les émissaires américains et qui pourraient avoir lieu entre Russes, Ukrainiens et Américains après les élections parlementaires russes la semaine prochaine?
C’est secondaire, estiment MM. Gabuev et Audrand. Ce qui se passe actuellement « ne veut pas dire que la Russie augmente la pression délibérément pour obtenir quelque chose. Elle est conjoncturellement dans une meilleure posture avec des matériels qui marchent mieux », estime le chercheur français. Mais « elle va peut-être essayer de traduire cela par une posture diplomatique ».
« Les Russes agissent ainsi parce qu’ils le peuvent », assure aussi M. Gabuev.
On peut toutefois s’attendre à ce que « dans le cadre des négociations, les Russes tentent de tirer parti de ces attaques pour faire passer le message suivant [aux Américains]: » Vous voyez bien que la situation échappe à tout contrôle. Pour y mettre un terme, il vous suffit donc de faire pression sur les Européens et sur Kiev afin qu’ils cèdent à nos exigences ».«
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