Dagmar van Weeghel raconte l’histoire des femmes africaines en Europe avec des images et des fleurs

Ses œuvres sublimes et subtilement savantes superposent plusieurs univers : la photographie, la peinture, les archives, la technique, la couture, le langage des fleurs. Avec « Bloom », Dagmar van Weeghel s’est plongée dans les archives pour mieux comprendre les vies et la représentation historique des exilées africaines ou de la diaspora africaine en Europe. Le résultat est beau et bluffant. Entretien avec la photographe néerlandaise à la foire d’art contemporain africain AKAA, à Paris.
RFI : Vos œuvres sont à la fois belles et mystérieuses. Qui est cette femme qui tient une photo et un bouquet de fleurs dans Fatou, Unfolding toward the Light ?
Dagmar van Weeghel : Bloom est un projet réunissant 13 femmes d’origine africaine qui se sont installées en Europe, et il s’agit d’un projet coécrit. Toutes ces femmes sont mes coautrices. Elles racontent leurs propres histoires. Par exemple, Fatou est originaire du Sénégal. Elle s’est installée aux Pays-Bas. Toutes ces femmes ont en commun d’être venues en Europe, dans différents pays d’Europe, mais elles partagent une expérience similaire : leur arrivée en Europe.
Mon mari est zimbabwéen. Lorsque nous avons quitté l’Afrique pour nous installer aux Pays-Bas, j’ai vécu cela moi-même. Ce n’est pas si facile de venir en Europe quand on est d’origine africaine, et de se sentir épanouie, d’avoir le sentiment d’être à sa place. Puis j’ai commencé à rencontrer autour de moi des personnes qui avaient vécu des expériences similaires. Et c’est vraiment là qu’a commencé ma réflexion : pourquoi les Européens perçoivent-ils les autres de cette manière ? Est-ce lié à l’histoire ? Comment pouvons-nous explorer cela ?
Le point de départ de votre travail est l’histoire. Vous pointez une quasi-absence d’images de femmes africaines dans les archives visuelles européennes du XIXe siècle, parce que les récits historiques ont privilégié la population blanche.
J’étudie le rôle de la photographie : qui a été représenté et qui a été exclu de la mémoire visuelle par le passé. Fatou a été peinte à la main. Il s’agit d’un tirage pigmentaire d’archive issu du projet. J’utilise différentes techniques du XIXe siècle : des tirages anthropométriques, des tirages au platine. J'ai travaillé avec un appareil photo pour cartes de visite datant de 1860, car les cartes de visite constituent la base de tout le projet. Il s’agit de petites cartes, des photos prises dans des studios photographiques européens, celles que j’utilise. Et aujourd’hui, on en trouve beaucoup dans les archives, mais ce sont surtout des portraits de personnes blanches.
« Bloom », l’histoire des femmes africaines en Europe en images et en fleurs
Vous avez réalisé plusieurs photos dans des tons pastel, mauves, avec certaines parties peintes à la main. Cela confère à l’ensemble une touche à la fois très douce, sensuelle et énigmatique. Et on a l’impression que chaque femme tient dans sa main une photo de sa mère ou de sa grand-mère.
Non, ce n’est pas leur mère. Elles n’ont aucun lien avec la personne sur la photo, si ce n’est que leur expérience a dû être la même dans les villes de l’époque. Fatou souhaite rendre hommage aux femmes qui l’ont précédée en Europe. Comme ce portrait a été pris à Édimbourg, au Royaume-Uni, nous ne savons pas qui est cette dame. Il n’existe aucune trace d’elle, si ce n’est la preuve de son existence. Et ce projet vise à mettre ces personnes en lumière et à ne plus les laisser dans l’ombre de ce qui s’est passé par le passé. Fatou rend donc hommage à cette dame.
Les fleurs occupent une place très importante dans votre projet.
Les fleurs qu’elle tient contiennent des messages spéciaux, des messages codés issus de la floriographie. Chaque fleur recèle un message secret, comme le tournesol et l’onagre. Ils parlent de lumière et d’obscurité, tout comme en photographie. Le tournesol se tourne vers le soleil. Quant à l’onagre, elle pousse au crépuscule, dans l’ombre. Je l’ai donc colorée à la main avec des pigments de coréopsis et de souci que je fabrique à partir de fleurs. Au XIXe siècle, à l’époque victorienne, la floriographie constituait un véritable langage des fleurs. Les gens s’offraient des fleurs pour se transmettre des messages. On ne disait pas à quelqu’un : « Je t’aime bien » ou « Je ne t’aime pas ». On offrait des fleurs.
Dans la floriographie, on utilisait également des fleurs portant des noms africains, comme le souci africain. Mais ces fleurs avaient une connotation négative, elles étaient racialisées. Ainsi, un souci africain, par exemple, symbolisait un esprit vulgaire. Sur les images, nous jouons avec ces fleurs. La personne que vous voyez choisit ses propres fleurs, ses propres messages.
Penda in Bloom – Do not refuse me est une autre de ces images à taille humaine, avec des éléments clés de votre série : une femme d’origine africaine montrant un portrait d’une autre femme noire au XIXe siècle, une robe et des fleurs.
C’est un portrait de Penda et un autre de sa sœur, Binqui [deux jeunes sœurs mandingues qui ont quitté la Guinée-Conakry pour s'installer en Europe, NDLR], que je connais depuis dix ans. C’est avec Penda que je suis allée à Strasbourg pour travailler avec l’appareil photo « carte de visite ». Elle tient des fleurs d’escocia. Dans le langage victorien des fleurs, l’escocia signifie : « ne me repousse pas ». C’est donc un message un peu plus provocateur quand on connaît la signification de ces fleurs.
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Comment avez-vous appris le langage des fleurs ?
Il existe tout un dictionnaire. Le langage des fleurs est une invention française datant de 1840, à la même époque que l’invention de la photographie. À cette époque, tout le monde a commencé à communiquer à l’aide de bouquets et de fleurs pour transmettre certains messages. Veulent-elles se confronter ? Veulent-elles paraître nonchalantes ? Comment veulent-elles être représentées ? Comment veulent-elles se coiffer ? Mais aussi : quelles fleurs tiennent-elles ?
Quels sont les messages envoyés par les robes portées par les femmes ?
Pour toutes les robes, je voulais absolument de la soie « Empire », c’est-à-dire la soie la plus exquise disponible en Europe. J’ai trouvé une maison de soierie au Royaume-Uni qui utilise encore cette soie. Toutes les robes ont été confectionnées par moi-même, avec un couturier. Et toutes les toiles de fond ont été peintes à la main, avec des fleurs et des messages. J’ai fait appel à différentes techniques, par exemple des tirages d’archives peints à la main.
Et j’ai réalisé des portraits avec un appareil photo de 1860. Il n’existe que cinq appareils de ce type dans le monde : quatre dans des musées et un à Strasbourg, chez un collectionneur réputé. Il s’est montré très généreux : « Vous pouvez l’utiliser. » J’étais accompagnée d’un expert du XIXe siècle pour mener à bien l’ensemble du processus et m’aider dans cette tâche. Et nous avons réalisé ces cartes de visite selon le procédé au collodion, avec cet appareil photo. Cet appareil a sans doute surtout photographié des personnes blanches au XIXe siècle. C’était donc très spécial de pouvoir l’utiliser pour ce projet et de créer ces images.
Dans quel type d’archives avez-vous trouvé cette carte de visite ?
Quand je parle d’archives, je veux dire partout où je trouve des cartes de cabinet et des cartes de visite : sur eBay, dans des magasins d’antiquités… Je les cherche partout où je vais. Il est très rare de trouver une personne d’origine africaine, mais on en trouve quand il y a un double héritage. Donc des personnes qui ont peut-être eu des relations interraciales, comme moi. On voyait beaucoup de personnes métisses à cette époque, comme mes enfants aujourd’hui. C’est important de découvrir cela, aussi pour mes enfants, afin de leur montrer que l’histoire était bien différente de ce qu’on nous a appris et présenté.
Avez-vous également mené des recherches en Afrique sur ce type de photographie et de mémoire ?
Avec la carte de visite ? Non, pas vraiment. Elles existaient, mais sans connaître le même engouement, la même tendance qu’en Europe et en Amérique. Je n'ai pas approfondi cette question, car je m'intéressais surtout à la façon dont nous percevons les personnes qui viennent en Europe et aux archives d'ici, plutôt qu'aux archives africaines, puisque je suis d'ici et que je souhaite en savoir plus sur mon histoire visuelle.
AKAA (Also Known As Africa), est une foire d’art contemporain africain se tenant du 23 au 25 octobre. Fermeture exceptionnelle ce samedi 24 octobre en raison des risques de débordements liés aux manifestations prévues dans la capitale française. Dimanche 25 octobre, la foire prévoit de rouvrir normalement ses portes au public de 12h à 20h.
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