Petit guide de survie pour les nouveaux ministres
Le ministre de la Culture, Pascal Bérubé, était le premier à se présenter à la porte de l’édifice Honoré-Mercier après la cérémonie de prestation de serment des membres du nouveau Conseil des ministres qui s’est déroulée au salon Rouge mercredi. « Ça fait assez longtemps que j’attends », a-t-il lancé, après avoir passé 12 ans dans l’opposition.
Comme les autres, il a déposé son téléphone portable dans une étagère en contreplaqué avant de pénétrer et de trouver sa place à l’intérieur de la salle du Conseil des ministres. Une odeur de poulet rôti flottait.
À l’exception de Pascal Bérubé et de Nicolas Marceau, tous les membres du gouvernement St-Pierre Plamondon s’asseyaient pour la première fois autour de la table du cabinet. Une tablette électronique — qui renferme notamment les mémoires soumis au Conseil des ministres — et un formulaire prérempli ouvrant un « cyberaccès » aux secrets de l’État attendaient chacun d’eux.
Puis, le premier ministre Paul St-Pierre Plamondon, au centre, a résumé l’ordre du jour de leur première séance : adoption des décrets d’organisation et de fonctionnement, adoption de mesures d’urgence pour combattre l’itinérance à l’approche de l’hiver.
Une fois hors de la salle, chaque ministre s’est vu assigner un garde du corps.
Cette semaine, le poids des responsabilités est tombé sur les épaules de 22 personnes. Comment ces nouveaux ministres pourront-ils changer les choses… sans y laisser leur peau ? D’anciens ministres des gouvernements péquistes — de celui de René Lévesque à celui de Pauline Marois — ont quelques idées.
Claude Charron (gouvernement Lévesque)
Il invite les nouveaux ministres à ne pas se satisfaire des « quatre pots de géraniums » qu’un président du Conseil du trésor qui chercherait par tous les moyens à redresser les finances de l’État pourrait leur offrir.
Après les Jeux de 1976, Claude Charron s’est vu confier la responsabilité des installations olympiques par le premier ministre René Lévesque. À l’époque, il n’y avait pas de tour, rappelle-t-il. Le jeune ministre s’est alors tourné vers le président du Conseil du trésor, Jacques Parizeau. « Parizeau disait : “Tu mets un pot de géranium sur chacun des quatre coins de la base. Autrement dit, on ne rajoute pas cinq cennes dans le stade” », relate-t-il. « Qu’est-ce que je fais dans ce temps-là ? Je vais voir du côté du chef de cabinet du premier ministre, et du premier ministre », ajoute-t-il.
Pratique, il avait la chance, comme leader parlementaire, de s’asseoir à côté du premier ministre dans la salle de l’Assemblée nationale. « Je voulais voir ce que M. Lévesque pensait a priori. Il disait : “On a mis un milliard là-dessus, ce n’est pas pour le laisser pourrir. Faites votre travail, puis arrivez-nous avec des suggestions de solutions.” Les “pots de géraniums” venaient de prendre le bord. J’étais bien content. »
Il fallait que Claude Charron trouve une « solution ». Les ministres doivent être à l’écoute des opinions de citoyens des quatre coins du Québec qui peuvent parfois s’avérer de formidables alliés, comme l’architecte et urbaniste Jean-Claude Marsan l’a été pour lui dans le dossier du Parc olympique.
Claude Charron presse les membres du cabinet St-Pierre Plamondon d’aller à la rencontre des Québécois partout au Québec. « Ils vont découvrir une réalité qui va les toucher, qui va les ébranler et qui va les faire mûrir », prédit-il. « C’est ça qui est magnifique dans ce métier-là. Moi, j’en ai appris des affaires ! » fait-il remarquer, près de 45 ans après la fin de son aventure politique.
« Elle vit pendant quatre ans, la démocratie. Elle ne vit pas juste un soir tous les quatre ans. »
François Gendron (gouvernements Lévesque, Johnson, Parizeau, Landry et Marois)
L’ex-député qui a passé 42 ans à l’Assemblée nationale exhorte les nouveaux ministres à demeurer authentiques. « Reste ce que tu es. Si tu as été élu député, c’est parce que les gens ont confiance en toi et [que] ta personnalité [leur plaît] ! »
François Gendron leur suggère également de « développer des contacts » au sein de l’administration publique. « Si tu ne développes pas des contacts dans la machine, qui puissent rapidement dire : “Ce député-là qui est ministre, il est fiable, il est responsable, il a un nom, il est honnête, il est crédible”, tu ne t’aides pas. »
Enfin, l’ex-vice-premier ministre, qui a siégé tantôt du côté du gouvernement tantôt du côté de l’opposition dans le salon Bleu, demande aux nouveaux élus de ne « pas trop » démontrer de « partisanerie débile » et de ne jamais renier leurs « convictions ». « Moi, il n’y a personne qui m’a demandé : “Es-tu encore souverainiste ?” »
Louise Beaudoin (gouvernements Johnson, Parizeau, Bouchard et Landry)
L’ex-ministre des Relations internationales et de la Culture invite elle aussi les membres du gouvernement St-Pierre Plamondon à se nourrir de leurs visites — en Abitibi ou sur la Côte-Nord, par exemple.
« La première fois de ma vie où je suis allée en Abitibi, puis sur la Côte-Nord, c’est comme ministre de la Culture, pour m’apercevoir qu’il fallait, pour ces régions-là, autre chose que de l’humour. L’humour, c’est très bien. Ils remplissaient les salles [avec des spectacles d’humour], mais ils disaient : “Du ballet classique, on n’en a pas vu depuis 10 ans.” J’ai dit : on va faire une politique de diffusion de la culture, qui s’est appelée “Remettre l’art au monde”, dont [l’association professionnelle des diffuseurs de spectacles] Rideau, 30 ans plus tard, me parle encore », explique-t-elle.
Louise Beaudoin mentionne aussi qu’un ministre a tout à gagner à tisser et à entretenir de bons liens avec son premier ministre. « Il faut avoir un premier ministre que tu aimes, puis qui t’aime, qui te reçoit, qui t’écoute… Je dis ça comme ça, mais je le crois. »
Agnès Maltais (gouvernements Bouchard, Landry et Marois)
Un bon ministre détient une bonne « compréhension du pouvoir à l’intérieur du pouvoir » et des « alliances » qui y sont possibles, est d’avis Agnès Maltais. « Il y a des personnes qui ont plus facilement accès au premier ministre que d’autres. Or, le premier ministre, c’est le grand médiateur, le grand décideur », souligne-t-elle.
Elle recommande aux membres du gouvernement de PSPP, qui s’est engagé à rétablir l’équilibre budgétaire durant l’année financière 2028-2029, notamment en freinant les dépenses, de maintenir le « dialogue » avec la population, beau temps mauvais temps. « Le président du Conseil du trésor a un travail épouvantable à faire. C’est difficile parce que ce n’est pas si simple que ça, couper dans la fonction publique, couper dans tel ou tel domaine. Alors, ça va prendre beaucoup de courage. »
Véronique Hivon (gouvernement Marois)
Elle recommande aux nouveaux ministres de déterminer leurs « grandes priorités ». « Il faut que ça soit clair auprès de vos sous-ministres, des membres de vos équipes : “Voici mes trois grandes priorités. On va se rencontrer chaque semaine pour voir où on en est sur chacune d’elles” », indique-t-elle, soulignant qu’il est facile pour un ministre « de se perdre dans les urgences, le stress du quotidien, les arbitrages, les négociations… »
Comme ministre déléguée aux Services sociaux, Véronique Hivon poursuivait, elle, trois grands objectifs : rédiger la Loi sur les soins de fin de vie, déployer la Politique nationale de lutte contre l’itinérance, puis combler le trou des services offerts aux personnes autistes âgées de 21 ans ou plus.
L’ex-élue de Joliette insiste : « être au gouvernement, c’est vraiment un combat perpétuel », un combat « pour que vos priorités soient les priorités de votre gouvernement, pour que vos priorités puissent rester les priorités du gouvernement, pour que les sommes dont vous avez besoin soient au rendez-vous ».
« Dans l’opposition, il y a une cohésion très forte parce que tu es à l’attaque pour dénoncer des choses. Au gouvernement, il y a des arbitrages, il y a des jeux d’influence. […] Vous vous battez pour des ressources limitées », mentionne-t-elle, avant de réitérer : « Mais il ne faut pas que tu te perdes à travers ça. »
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