Voici la somme mensuelle exacte que gagnent les Français les plus heureux

L'idée d'un « point de satiété » du revenu séduit parce qu'elle semble trancher un vieux débat. Elle repose sur des travaux réels, mais sa reprise sous forme de palmarès par pays, puis sa conversion en salaire mensuel, ajoute à chaque étape une marge d'approximation. Le fondement scientifique de la notion elle-même s'est fragilisé depuis.
D'où vient le chiffre ?
Le classement qui circule émane d'une plateforme commerciale spécialisée dans les transferts d'argent, qui a croisé des données de l'Organisation internationale du travail avec les résultats de chercheurs de l'université Purdue, dans l'Indiana.
Ces travaux universitaires, publiés en 2018 dans la revue Nature Human Behaviour, avaient cherché à identifier un seuil au-delà duquel un revenu supplémentaire cesse d'améliorer le bien-être déclaré.
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Ils distinguaient d'ailleurs deux mesures. Pour l'évaluation globale de sa vie, la satiété apparaissait autour de 95 000 dollars annuels à l'échelle mondiale. Pour le ressenti émotionnel quotidien, le seuil se situait nettement plus bas, entre 60 000 et 75 000 dollars. Ces valeurs varient selon les régions du monde.
Ce que dit le palmarès
Le classement commercial applique ces seuils à cinquante pays, en les ajustant au coût de la vie local. La Slovénie y figure comme seul pays dont le revenu moyen dépasse son point de satiété, avec environ 43 000 dollars annuels pour un seuil estimé à 37 000, soit un dépassement de 16,3 %. Le Luxembourg atteindrait 92,8 % de son seuil, Singapour et l'Estonie approchant les 90 %. Le contraste est marqué avec les pays à coût de la vie élevé.
Aux États-Unis, un salaire annuel moyen de 75 000 dollars ne couvrirait que 55,8 % d'un point de satiété évalué à 135 000 dollars. La Grèce et la Belgique atteindraient environ 79 %. La France se classe au 22e rang. Son salaire moyen annuel y est estimé à 59 000 dollars, pour un seuil fixé à 104 000 dollars, soit un taux de couverture de 57,4 %. C'est la conversion de ce seuil en mensualité qui produit le chiffre de 7 500 euros, repris partout.
Combien faut-il gagner pour être heureux ? À partir de combien l'argent cesse-t-il de compter ? © Fizkes, iStock
Trois réserves sur ce chiffre
Plusieurs précautions sont à considérer.
- Sa provenance. Il ne s'agit pas d'une étude scientifique mais d'un contenu produit par une entreprise, à partir de travaux universitaires qu'elle extrapole. Les seuils par pays ne résultent d'aucune mesure locale.
- Sa formulation. Le montant est présenté comme un salaire mensuel net avant impôts, expression contradictoire. Selon qu'il s'agit de brut ou de net, et de revenu individuel ou de ménage, l'écart est considérable.
- Son rapport à la réalité française. Le salaire moyen retenu, environ 50 000 euros annuels, se situe nettement au-dessus du salaire moyen couramment observé en France. Les comparaisons internationales de ce type reposent sur des conventions statistiques qui ne correspondent pas aux fiches de paie.
La contestation scientifique
C'est le point le plus important, et il est absent des reprises de ce palmarès. La notion même de point de satiété a été remise en cause après 2018. Des travaux publiés en 2021 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, fondés sur des relevés d'humeur effectués en temps réel sur plusieurs dizaines de milliers de personnes, n'ont trouvé aucun plateau. Le bien-être continuait d'augmenter avec le revenu bien au-delà des seuils avancés.
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Les auteurs des deux approches ont alors conduit une collaboration dite contradictoire, exercice par lequel des chercheurs en désaccord travaillent ensemble sur les mêmes données pour comprendre l'origine de leur divergence. Ses résultats, publiés en 2023, ont nuancé les deux positions.
La conclusion est plus intéressante qu'un seuil unique. Pour la majorité des personnes, le bien-être continue de progresser avec le revenu, sans plafond identifiable. Un plateau apparaît en revanche chez une minorité, les personnes les moins heureuses, pour lesquelles l'argent cesse d'améliorer les choses au-delà d'un certain niveau. Autrement dit, l'argent résout efficacement les souffrances que l'argent peut résoudre, et reste sans effet sur les autres.
Ce qui reste solide
Quelques constats font consensus malgré ces désaccords. Aux revenus faibles, chaque gain supplémentaire améliore nettement le bien-être, en réduisant l'insécurité financière et le stress qu'elle engendre. C'est à ce niveau que l'effet de l'argent est le plus massif. Plus le revenu augmente, plus cet effet s'atténue sans pour autant disparaître. La relation n'est pas linéaire.
Enfin, le revenu n'explique qu'une part limitée des écarts de bien-être entre individus. La santé, la qualité des relations et le sentiment de maîtriser sa propre vie y contribuent davantage, constat que la source elle-même évoque en conclusion. Un montant précis présenté comme le prix du bonheur relève donc de la formule plus que de la mesure.
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