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Sunday, August 23, 2026

Le temps des arbres

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Depuis le fond des âges, les humains ont cherché à percer l’énigme du temps, entre leur aspiration à l’éternité et la temporalité de leur condition. Monique Durand est allée sur la route du temps qui va et qui vient, entrant à tâtons dans sa chair. Huitième et dernier article.

Haute-Gaspésie, 27 juin dernier au matin. Un soleil cuivré se lève et fait étinceler le buisson de rosiers sauvages au milieu desquels se détachent les fûts pâles de mes deux peupliers faux-trembles. Faux, mes trembles ? Je vous jure que non. Ils sont ce qu’il y a de plus vrai. L’astre monte doucement sur leurs corps cylindriques et sveltes, en une ascension de pépites scintillantes. Les premières branches, surplombant le buisson, sont bientôt touchées par la grâce.

Ça arrive tout à coup, on dirait. Vous voyez. En fait, vous voyez que vous ne voyez plus le toit de la maison voisine. Ces feuillus qui ne furent longtemps qu’arbustes malingres et tiges fragiles, étouffés parmi les rosiers sauvages, sont devenus des arbres forts, costauds, apparemment inébranlables. Ils ont survécu aux vents fous de la mer, aux pluies diluviennes et aux charrues qui déversent des tonnes de neige. Et puis le chemin pas très loin, hier encore bordé d’arbrisseaux, est devenu une allée de géants. « Contempler de ses yeux des arbres que l’on a vus grandir, note l’écrivain François Taillandier, c’est découvrir l’étendue du temps et de sa propre durée. »

Je pense à cette amie qui avait planté un mimosa dans la terre de Bretagne, qu’elle avait enrichie du placenta d’un fils, matière conservée depuis des années dans le haut d’une armoire. Bon, c’étaient ces années-là, un peu hippies, un peu macramé, doucement extravagantes. Le petit mimosa est aujourd’hui un géant qui explose au printemps dans sa plénitude dorée. Il est là, ne demandant rien ni au fils ni à qui que ce soit. Il existe, c’est tout. Il est là, alors qu’elle n’y est plus. Mais la pensée de cette femme coule dans les veines du fils, comme la sève dans le mimosa.

Planter un arbre, c’est semer du temps long. Et donner de l’ombre à celles et ceux qui suivront. « On ne vit pas seulement de l’instant présent, écrit encore François Taillandier, mais dans l’ombre portée des siècles précédents. »

Je reste ébahie chaque fois que je passe devant une maison de mon quartier en ville. Un vieil homme avait une passion : les fleurs, et les fleurs vivaces, celles qui repoussent année après année. Leurs racines survivent aux hivers, entrant en dormance sous la terre, en un cycle qui peut aller jusqu’à vingt ans pour les hémérocalles, par exemple, ou même trente ans pour les pivoines. Le vieil homme s’est éteint depuis longtemps. Ses fleurs poussent encore chaque été revenu, de toutes les tailles, formes et couleurs, provoquant chez moi une sorte de trouble difficile à qualifier, un sentiment d’étrangeté, la temporalité végétale prolongeant celle d’un homme qui n’est plus.

Haute-Gaspésie en mi-journée. Un vent s’est levé. Le soleil a grimpé de quelques échelons, presque à son zénith à présent. On peut l’apercevoir allant et venant à travers les branches de mes trembles. Les feuilles s’agitent doucement, tournoyant autour des tiges, miroitantes telle une pluie de perles. Assise dos à la mer, je contemple les deux arbres. Ils ont poussé comme ils ont pu, plantés par personne, plantés par le vent. L’un semble plus épanoui, son profil comme une petite cathédrale sauvage1, l’autre a eu plus de misère.

Juste rentrée d’Arménie, je pense à Atom et Hasmik, qui tiennent une petite boutique à Garni, l’un des plus gros villages du pays. Pour Atom, le temps, c’est son noyer. Pour Hasmik, le temps, c’est le chagrin de penser que ses enfants, vivant tous en ville maintenant, ne reprendront pas la boutique. « Ce sera une coupure dans le temps. »

« Un instant, un instant ! » ont-ils crié alors que je les quittais. Ils sont revenus vers moi avec un sac de noix de leur noyer. « Revenez nous voir ! On vous installera une table pour écrire ! » Je suis partie en emportant le sac de fruits à coque comme un trésor, avec le sentiment de quitter des êtres inconnus, mais déjà chers. C’est fou ce que les humains, partout sur le globe, se ressemblent, vibrant aux mêmes modulations d’âme à âme.

Haute-Gaspésie sous les étoiles. Le ciel de nuit renversé sur mes deux trembles, je ne peux qu’entendre leur frémissement de papier de soie. Les arbres se parlent-ils tout bas dans le noir ? Peut-être. Ces deux-là se connaissent bien. Ils ont vécu tant de choses ensemble. Ils sont toujours là, comme solidaires, brandissant haut leur vie d’arbre, et pas peu fiers de mettre en joie une autre passagère du temps.

Il y aurait tant à dire encore sur le temps. N’ai pu qu’effleurer le sujet. J’aurais voulu vous parler du temps des oies blanches, des sucres, des pommes. Du temps des tulipes, des lilas, des épilobes. Du temps des récoltes, des vendanges. Du temps qu’il fait en cet été 2026, au-dessus de nos têtes et dans nos têtes. Du temps, ce grand sculpteur2, celui qui nous compose, nous façonne, nous cisèle. Nous sommes mêlés au temps, consubstantiel à lui, dans une même pâte indissociable. Sur quel temps finir une série sur le temps, dites-moi ?

Baie des Chaleurs, 29 juin dernier, 22 h. Je vous écris ces mots dessous la pleine lune des fraises. Oui, des fraises ! Celle qui annonce l’été et les fruits mûrs, celle qui inaugure les temps doux.

Plusieurs cultures anciennes mesuraient le temps avec les différentes phases lunaires. « Les calendriers grecs étaient probablement basés sur les phases de la Lune3. » Les peuples autochtones d’Amérique du Nord, pour leur part, donnaient des surnoms aux pleines lunes. Lune du tonnerre, de l’esturgeon, du maïs, « la pleine lune de chaque mois servait de repère temporel, un peu comme un calendrier vivant4 ».

Ce soir, le temps est une lune rosâtre tachetée d’ambre qui va et vient dans le tulle des nuages, une microlune rasant l’horizon, micro parce que très éloignée de la Terre. Elle resplendit sur le barachois de Bonaventure. On a envie de la cueillir, juteuse et gourmande, comme celles qui poussent dans les champs.

Ma voisine de Haute-Gaspésie attendait le temps des p’tites fraises comme elle aurait attendu le Messie. Je me souviens de cette fois où, allez savoir pourquoi, elle avait revêtu des pantalons blancs pour se prêter à la cueillette et à son rituel. Elle en était revenue, souveraine, fière comme une papesse, son « vaisseau » rempli à ras bord. Sans avoir dégusté aucune des minibaies, pas une seule ! Comme je la trouvais stoïque ! Ses pantalons tachetés de rouge, elle était un peu devenue fraise elle-même.

Le soir de Bonaventure est d’une telle douceur qu’on s’enroulerait dedans. « Être heureux me prenait tout mon temps », écrivait Nicolas Bouvier, écrivain voyageur. Pas un frisson sur l’immense baie que flanquent la côte sud de la Gaspésie et le Nouveau-Brunswick. Le temps se repose. Peut-être même s’est-il endormi ?

Après la lune des fraises suivront celles des moissons en septembre, du chasseur en octobre, avant que ne se profilent celle du castor en novembre et la dénommée lune froide en décembre. Si ses surnoms ont varié d’une culture à une autre, d’une époque à une autre, toujours la lune a-t-elle ponctué le temps, l’estampillant de ses rayons d’argent et de son mystère. « Je ne pense pas au temps, m’avait dit la poète innue Joséphine Bacon. Quoi qu’on fasse, il aura le dernier mot. »

Je reviens aux arbres et vous laisse sur une image devant laquelle je craque. Deux tout-petits, Léo et Jade, 3 ans l’un et l’autre, dans le parc national d’Oka. Deux jeunes pousses à l’orée du temps long des arbres. La vie trottine. Le temps veille.

1. Les cathédrales sauvages, Madeleine Gagnon, VLB éditeur, 1994

2. Le temps, ce grand sculpteur, Marguerite Yourcenar, Gallimard, 1983

3. Mesure du temps dans l’Antiquité », dans World History Encyclopedia

4. « Les noms des pleines lunes : d’où viennent-ils ? », dans calendrierlunaire.org

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