Après trois ans de guerre israélienne, y a-t-il de l'eau potable à Gaza?

Boire de l'eau, c'est vital, mais c'est aussi dangereux dans la bande de Gaza. Aux pollutions agricoles et à la salinisation de la nappe phréatique est venue s'ajouter la pollution chimique des bombes de l'armée israélienne et la destruction des infrastructures hydrauliques.
À Gaza, on peut mourir sous les bombes israéliennes, mais on peut aussi être victime d’un geste aussi anodin que vital : boire de l’eau. « Si l’eau potable est une eau qui ne met pas votre santé en danger, alors, à ma connaissance, il n'y a pas d'eau potable pour l'instant à Gaza, parce que l'eau à laquelle la population a accès est très contaminée », estime Julie Trottier, directrice de recherche au CNRS, qui travaille sur les enjeux politiques et environnementaux de l’eau, en particulier en Palestine.
Plusieurs sources de contaminations rendent l’eau de Gaza impropre à la consommation, et certaines existaient déjà avant la guerre déclenchée par Israël après les attaques terroristes du Hamas du 7 octobre 2023. D’abord, l’unique nappe phréatique de Gaza est surexploitée. « De longue date, on a pompé trop d'eau du sous-sol gazaoui, constate Julie Trottier. On a ainsi créé une sous-pression, ce qui a engendré une infiltration d'eau de mer dans l'eau souterraine. C’est pour cela qu'on dit qu'on boit la mer à Gaza ».
Des décennies de pollution
Il y a aussi une pollution agricole, venue d’Israël. Dans les exploitations agricoles situées le long de la bande de Gaza, on n’est pas dans la culture bio. « Ils utilisent énormément de biocides et d'engrais chimiques qui pénètrent dans le sol et qui contaminent l'eau souterraine à Gaza. Ils utilisent là-bas chaque jour 122 produits chimiques qui sont totalement interdits dans l'Union européenne. C'est vous donner une idée du cocktail qui arrive dans cette nappe », relève la chercheuse.
À cette double contamination est venu s’ajouter l’effet désastreux de la guerre, les tapis de bombes et de missiles israéliens presque continus qui polluent les sols et donc l’eau depuis trois ans. « Quand un missile explose, c'est comme si vous aviez un blender géant qui envoie énormément de poussière dans tous les sens, dioxine, retardant de flamme, métaux lourds, des produits qui sont cancérigènes. Et comme c'est un sol sablonneux, cette pollution va atteindre très lentement la nappe, parce qu'à chaque fois qu'il pleut cela fait pénétrer toutes ces poussières dans le sol. Donc à supposer qu'on arrête tous les bombardements aujourd'hui, cela prendrait plus d’une dizaine d'années, et même plusieurs décennies, pour voir le pic de pollution arriver dans la nappe ».
Réseau d'eau hors-service
Face à cette pollution durable, les habitants de Gaza peuvent faire bouillir l’eau, ce qui « va tuer la pollution biologique : les virus et les bactéries ne vont pas survivre mais cela va laisser intacts le sel et la pollution chimique. » Dès le premier jour de la guerre, Israël a coupé l'électricité à Gaza et les stations d'épurations n'ont pu fonctionner.
Les bombes israéliennes ont aussi détruit les infrastructures hydrauliques : des dizaines de kilomètres de canalisations et d’égouts hors service. Cibler des infrastructures civiles est un crime de guerre, mais Israël assure qu’il ne s’agit que de dommages collatéraux ou que l’armée ciblait des combattants. « C’est la raison pour laquelle l’avis juridique de la Cour Internationale de Justice sera si important », estime Julie Trottier. 70% des stations de pompage étaient aussi hors service le mois dernier, selon les Nations unies. 150 millions de litres d’eaux usées finissent ainsi chaque jour dans la nature, dans les rues, dans les sols et dans la mer.
Arroseur arrosé
En Méditerranée, ces eaux sales ont provoqué le mois dernier une explosion d’algues qui a entraîné des conséquences sur l’approvisionnement en eau d’Israël. « Pour moi, c’est l'effet boomerang, relève Julie Trottier, du CNRS. Toutes ces eaux usées non traitées équivalent à de la nourriture pour des algues – c'est comme du fumier. Le courant marin a continué à les porter vers le nord et les Israéliens ont été obligés d'arrêter cinq des six usines de dessalement d'eau de mer qui fournissent 90% de l'eau utilisée en Israël, parce que ces algues détruisaient les filtres. Ils s'en sont sortis dans l'urgence en pompant à nouveau à partir de leurs forages en Cisjordanie. Et là, ils pompent beaucoup trop, à un rythme qui n'est pas renouvelable ». Israël, arroseur arrosé, est aussi en train d’épuiser l’eau de Cisjordanie.
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