11-Septembre: vingt-cinq ans après, une tragédie qui a profondément marqué les musiciens américains

Le 11 septembre 2001, deux avions percutaient les tours du World Trade Center, à New York. Une trentaine de minutes plus tard, un autre avion s’écrasait sur le Pentagone, à Washington, et éventrait une aile du département de la Défense américain. Les attentats qui ont fait tomber les tours jumelles ont bouleversé l’Amérique et le monde n'a plus jamais été le même. Mais depuis 25 ans, le 11-Septembre a aussi laissé une trace indélébile sur les musiciens américains et particulièrement new-yorkais. Éclairage avec le journaliste Jean-Marie Pottier, auteur du livre Ground Zero Une histoire musicale du 11-Septembre.
RFI: Que représentaient les Twin Towers pour les musiciens américains avant les attentats du 11-Septembre ?
Jean-Marie Pottier : Avant le 11-Septembre, les Twin Towers étaient une part intégrante de la carte postale new-yorkaise au même titre que l'Empire State Building ou la statue de la Liberté. C'était un monument incontournable et le représenter était rapidement devenu quelque chose d'assez fréquent. Alors qu’elles n’étaient pas encore achevées, les tours jumelles étaient déjà un décor de comédie musicale. Dans un film qui s'appelle Godspell, assez connu à l’époque et qui avait même été présenté au festival de Cannes, les acteurs chantent et dansent au sommet de l'une des deux tours.
Les tours jumelles sont inaugurées en 1973, et dès cette époque, Lalo Schifrin, le compositeur de musiques de films [notamment du thème de la série Mission impossible.-NDLR], sort un disque qui s'appelle Towering Toccata. Sur la pochette, il y a les deux tours et lui est derrière, représenté de manière gigantesque. Il y a aussi la pochette de l'album de Supertramp, Breakfast in America, où l’on voit tout le panorama new-yorkais et les tours sont évidemment très visibles.
Cette référence souvent citée du paysage new-yorkais par les artistes, notamment dans des clips, va dans deux directions. Elles peuvent être glorifiées, avec des vues à couper le souffle qui symbolisent le rêve américain, et d'un autre côté, elles peuvent aussi être représentées de manière beaucoup plus sombre, comme l'envers de ce rêve. Dès les années 80-90, il y a des pochettes de disques qui montrent les tours en flammes. Ce sont vraiment des visions très sombres, de nuit. Elles sont déjà représentées comme une cible potentielle, bien avant le 11-Septembre.
Quelques jours après le 11-Septembre, les concerts caritatifs se multiplient. Le concert America: A Tribute to Heroes, retransmis par les principales chaînes de télévision américaines dix jours après, ou le concert pour New York City, qui se déroule au Madison Square Garden le 20 octobre 2001, réunissent des superstars du rock et de la pop. Que peut-on retenir de ces concerts de charité ?
Ce qui est intéressant, c'est notamment qu'ils montrent comment un événement historique peut changer le sens qu'on attribue à une chanson. Par exemple, au concert America: A Tribute to Heroes, Bruce Springsteen interprète « My City of Ruins », une chanson qu'il avait écrite à propos du déclin de sa ville, Asbury Park, dans le New Jersey. Soudain, cette « ville en ruines » n'est plus Asbury Park mais New York. De même, on entend lors de ces concerts Enrique Iglesias et Mariah Carey interpréter chacun une chanson intitulée « Hero ». Les deux chansons datent pourtant d'avant les attentats, mais elles sont soudainement investies d'une charge émotionnelle nouvelle.
Ces concerts caritatifs sont aussi symptomatiques d'une forte poussée patriotique chez les musiciens pop, qui y interprètent le « Star-Spangled Banner », l'hymne national américain, « God Bless America » ou « America the Beautiful ». Des hymnes qui ne sont pas toujours consensuels et sont parfois jugés trop agressifs ou chauvins. Lors d'autres concerts caritatifs, d'une ampleur plus modeste, on entend plutôt « This Land is Your Land » de Woody Guthrie, très populaire au sein de la gauche contestataire américaine.
Vous l'avez dit, quand on pense au 11-Septembre, on a forcément Bruce Springsteen en tête, mais aussi Jay-Z ou les Beastie Boys, des rappeurs new-yorkais. Comment se sont-ils positionnés après les attentats ?
Il y a une très grande variété de tons et d'attitudes des artistes juste après le 11-Septembre. Bruce Springsteen, c'est quasiment l'artiste comme « service public ». Il est originaire du New Jersey, pour lui, New York est une ville qui a par définition de l'importance. Il a expliqué que, dans les jours qui ont suivi les attentats du 11-Septembre, il avait été sollicité par des fans qui lui disaient : « Il faut que tu chantes en notre nom ».
Il avait aussi été frappé par le fait que le New York Times avait publié, dans les semaines qui ont suivi les attentats, de courtes biographies d’un très grand nombre de victimes - sachant qu'il y a eu quasiment 3000 morts. Un grand nombre d’entre elles étaient des fans de sa musique. C'est ce qui a donné lieu à l'album The Rising qui a paru en 2002, dont l’idée était de refléter une expérience collective. Sur The Rising, au fil des chansons, Springsteen se met dans la peau de tout un tas de personnages : un pompier dans l’une des tours, une veuve du 11-Septembre, un kamikaze qui prépare un attentat-suicide, etc.
À l'inverse, pour Jay-Z, la vie continue. Son album The Blueprint paraît le 11 septembre 2001. Une dizaine de jours plus tard, il donne un concert et dans un freestyle, il lance : « Mon album s'est abattu le même jour que les tours jumelles ». À l'époque, ce genre de commentaire est vraiment considéré comme de très mauvais goût. Et puis un an plus tard, sur son disque suivant, il a un morceau dans lequel il dit : « La rumeur veut que même le 11-Septembre n'ait pas pu arrêter The Blueprint ». Si l'on résume : « J'étais plus fort que les attentats. Mon œuvre a survécu à cela ». Il a un côté hâbleur et arrogant, mais il essaye de s'affirmer face à l’évènement.
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Les Beastie Boys se rapprochent plus de Springsteen. La musique est un baume après une expérience tragique. Le morceau « An Open letter to NYC » est vraiment une lettre d'amour à la ville de New York. Ils prennent des nouvelles de la ville en lui disant : « J'espère que tu vas bien, tu étais si importante pour nous. » Et sur la pochette du disque To the 5 boroughs, qui est paru en 2004, ils dessinent l'horizon new-yorkais avec les Twin Towers encore debout, comme pour montrer la survie dans leur mémoire et leur musique des tours jumelles.
Est-ce qu’après les attentats du 11-Septembre, New York retrouve un peu son pouvoir d’attraction ?
Les attentats coïncident avec l'émergence d'une nouvelle scène qui avait été labellisée à l'époque « retour du rock », après une décennie où le rock à guitares était supposé avoir un peu perdu de son influence. Ce n’est pas seulement un phénomène américain, mais New York était un point absolument central de la scène rock. Il y avait des groupes comme les Strokes, mais aussi Interpol et les Yeah Yeah Yeahs. Les attentats du 11-Septembre sont un arrière-plan tragique de l'émergence de ces formations. Ils ont commencé la musique avant, mais ils s'inscrivent un peu dans ce New York de la fin des années 1990 en plein nettoyage, mais qui reste encore abordable financièrement pour artistes fauchés. 2001, c'est la fin du mandat de maire de Rudy Giuliani, qui a notamment essayé de rendre la ville moins dangereuse. L'émergence de nouvelles scènes s'inscrit un peu dans toute cette mutation de New York, et le 11-Septembre est évidemment un moment clé.
Des rockeurs comme Sonic Youth, des artistes hip hop, des compositeurs contemporains comme Steve Reich ont créé des œuvres qui ont trait au 11-Septembre dans les années qui suivent. Mais comment s’explique cette disparité des genres ? Et le fait qu'il n'y ait finalement pas d'unité musicale autour du 11-Septembre ?
Pour moi, c'est assez simple. Ça s'explique par le fait que l'événement est tellement colossal que personne ne peut y échapper. C'est la plus grande attaque commise sur le sol américain depuis Pearl Harbor, en 1941, et l'entrée en guerre des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Pour prendre un cliché, le 11-Septembre, c'est vraiment l'événement qui définit toute une génération.
Après, chaque genre va quand même réinterpréter l'événement avec son propre prisme. Dans le hip hop, il y a beaucoup de morceaux contestataires, notamment au sujet de la condition des Afro-Américains. Pour la country, le ton global est plus patriote. Mais par ailleurs, il y a aussi une tradition américaine de country alternative, qui insiste plus sur des figures de hors-la-loi ou de marginaux, et qui a livré des morceaux plus critiques sur la politique de George W. Bush.
Et puis, vous parlez des musiques savantes avec Steve Reich ou John Adams. Ils ont aussi réinterprété les choses en utilisant des archives sonores de l'évènement - qui avait produit des sons et des images extrêmement frappantes - et en les incorporant à leurs propres œuvres. Encore une fois, chacun a vu l’événement sous son propre prisme.
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