"Ici le monde" – Afghanistan : deux ministres talibans pourraient être poursuivis pour crime contre l’humanité

Bien sûr, un mandat d’arrêt n’est pas synonyme d’un procès. Mais c’est un signal fort comme l’explique Hervé Nicolle, cofondateur de l’association Samuel Hall, groupe de réflexion indépendant qui propose des services de recherche et de stratégie dans les environnements les plus difficiles au monde : "Il y a une dimension symbolique très importante. La Cour pénale internationale envoie des messages forts d’impunité morale, avec évidemment un caractère légal".
S’ils ne sont pas synonymes de procès, ils sont encore moins synonymes de condamnations. "Il faut aussi dire que l’enjeu dépasse l’école" ajoute l’expert. "La Cour examine un système de privation plus large qui englobe les droits des femmes, les droits des filles. Ensuite, les personnes visées, le chef suprême Akhundzada, qui est un peu le leader théologique, ou le chef de la justice actuelle, qui a eu des difficultés dans différents postes, ils représentent un large spectre chez les talibans, sachant que ce n’est pas un régime qui est uniforme, mais un régime nébuleux, un réseau de réseaux. C’est aussi, à mon avis, un signe très fort d’une mise au banc morale, légale du régime taliban".
Les deux ministres visés par la CPI sont poursuivis pour avoir contribué à la mise en place d’une politique discriminatoire. Pour rappel, depuis leur retour au pouvoir, il y a cinq ans, les Talibans ont instauré un régime strict envers les filles et les femmes. Un régime que l’ONU et des organisations internationales appellent un apartheid de genre. Fondé sur une interprétation ultra-rigoriste de la charia, il est interdit aux filles d’étudier au-delà de 12 ans. Les femmes sont aussi exclues du marché de l’emploi. Seul un infime pourcentage (environ 7%) conserve une activité, principalement dans les soins ou l’enseignement primaire.
En presque cinq ans, ce ne sont pas moins de 126 décrets qui ont été pris pour limiter les droits des femmes, et leur interdire à peu près tout.
Pour toute réponse, à l’émission de ces mandats d’arrêt, le porte-parole en chef du gouvernement à Kaboul a déclaré : "Nous sommes soumis aux décisions de la charia islamique et de ses tribunaux, et non à celles des services de renseignement ou de soi-disant tribunaux".
Pour qu’il y ait procès, il faut une arrestation. Les ministres talibans pourraient être arrêtés… à condition qu’ils viennent en Europe. Ce n’est pas impossible mais peu probable, comme le confirme Hervé Nicolle : "Ça arrive, on sait que des dirigeants talibans sont venus, à Bruxelles, ou en Allemagne. Mais de là à dire que demain, Akhundzada sera à la Cour pénale internationale, il y a un pas qu’il ne faut pas forcément franchir. D’autant qu’on ne le voit quasiment jamais, ses apparitions sont très rares. On imagine, un peu comme le Mollah Omar à l’époque, qu’il est entre les zones tribales du Pakistan, mais plus sûrement à Kandahar. Ce sont des dirigeants, on ne va pas dire des dirigeants fantômes, mais des dirigeants qu’on voit très peu. Et quand bien même ils sortiraient de manière très exceptionnelle, ils n’iront pas nécessairement dans des pays susceptibles de les extrader".
Sont-ils pour autant indifférents aux mandats d’arrêts délivrés ? Pas forcément. "Les talibans, ce n’est pas un mouvement uniforme. Certains sont affiliés à du terrorisme international, certains à des réseaux pakistanais, d’autres à des réseaux qataris, d’autres encore sont simplement des nationalistes locaux" ajoute Hervé Nicolle. "Ce qu’ils ont en commun, c’est une certaine idée de l’ordre qui peut être un ordre religieux, un ordre selon le code d’honneur des Pachtounes. C’est un ordre aussi qui peut être sujet à différentes interprétations. Nous-mêmes, quand nous avons des échanges avec la communauté afghane, qui inclut évidemment des gens qui sont pour les talibans, des gens qui sont moins proches du régime, il y a une forme d’unanimité qui est de dire qu’on ne peut pas vivre si 50% de la population n’a pas accès à des choses aussi élémentaires que l’éducation".
En 2024, le groupe Samuel Hall a effectué une étude pour l’UNESCO qui montrait que d’ici 2050 environ, le coût de l’exclusion des femmes de l’éducation supérieure sera de plus de 10 milliards de dollars. Un coût économique mais aussi social et humain.
Pour notre expert, si on interrompt l’éducation quelques mois, le déficit éducatif, les potentiels traumas, liés à l’absence d’éducation, traumas sociaux, sociétaux, psychosociaux, se liront en années, en décennies. Cela étant, il ne faut pas croire que tout allait bien avant le régime des Talibans. "Une grande partie du pays n’avait aucun accès à l’éducation, les profs étaient menacés" précise Hervé Nicolle. "On peut dire que depuis 2010, la plupart des provinces n’avaient que très peu accès à l’éducation dans des zones urbaines, que ce soit Kaboul ou les zones provinciales. Donc il ne faut pas non plus se dire qu’avec l’arrivée des talibans, tout a changé pour les femmes, pour les jeunes filles ou les enfants malheureusement".
Néanmoins, la situation des femmes s’est nettement aggravée depuis leur retour au pouvoir, en août 2021. Rappelons qu’à peine entrés dans Kaboul, les nouveaux leaders du pays avaient promis de "respecter les droits humains" et de ne pas "discriminer les femmes". Ils avaient aussi précisé que tout devait se faire dans le cadre de la charia, loi islamique.
Depuis, les Nations unies ont évoqué une situation de "ségrégation".
L’Assemblée générale de l’ONU a d’ailleurs voté en juillet dernier une résolution dénonçant cet état de fait des femmes en Afghanistan, et exhortant les talibans de revenir sur les restrictions imposées. Le texte n’a pas fait l’unanimité. Des pays comme les États-Unis, la Chine ou la Russie, ne l’ont pas soutenu.
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