En Allemagne, les Églises font face à l’extrême droite : "La coexistence humaine est empoisonnée par la haine, nous devons nous exprimer"

L’extrême droite enchaîne les succès électoraux en Allemagne. Avec 37% des voix, le parti AfD (Alternative pour l’Allemagne) est arrivé en tête des élections régionales dans le land de Mecklembourg-Poméranie occidentale ce dimanche 20 septembre 2026. Ce même jour, la formation a également progressé lors des élections dans la capitale Berlin (environ 16% des voix). Il y a deux semaines, elle avait déjà frôlé la majorité parlementaire (avec près de 34% des voix) en Saxe-Anhalt, une région pauvre et vieillissante de l’ancienne Allemagne de l’Est.
L’AfD est un des partis d’extrême droite les plus radicaux d’Europe. Son programme est populiste, nationaliste, ultra-conservateur, pro-russe, climatosceptique, anti-immigrés, anti-élites. Et si ses dirigeants disent défendre l’identité chrétienne de l’Allemagne et de l’Occident, ils s’en prennent violemment aux Églises protestante et catholique, accusées de s’éloigner de leur mission chrétienne.
Une opposition historique
Manifestation pro démocratie dans le centre de Magdebourg, le 6 septembre 2026, la veille des élections régionales en Saxe-Anhalt © John MACDOUGALL – AFP
En réaction, les deux institutions se sont clairement positionnées contre l’AfD. Cette opposition n’est pas neuve. Il y a deux ans, à la veille d’élections fédérales anticipées, la conférence épiscopale allemande a affirmé que le parti d’extrême droite n’était pas une option. "Après plusieurs vagues de radicalisation, le parti ‘Alternative pour l’Allemagne’est désormais dominé par une idéologie nationaliste fondée sur la race (*völkisch*)", ont écrit les évêques catholiques et protestants dans un communiqué commun publié le 22 février 2024. Leur conclusion est limpide : "le nationalisme racial est incompatible avec la conception chrétienne de Dieu et de l’homme. Par conséquent, les partis d’extrême droite, ainsi que les mouvements gravitant aux marges de cette idéologie, ne sauraient constituer un cadre d’engagement politique pour les chrétiens, et il ne saurait être question de voter pour eux."
Le parti ‘Alternative pour l’Allemagne’est désormais dominé par une idéologie nationaliste fondée sur la race.
la conférence épiscopale allemande
Cette position a été réaffirmée par les Eglises protestante et catholique de la région de Saxe-Anhalt en avril dernier. De leur point de vue, le programme électoral de la section régionale de l’AfD "repose sur la dévalorisation et l’exclusion. […] La dignité inviolable de chaque être humain et les libertés fondamentales modernes ne doivent pas être niées".
Communiqués, interviews, tracts, campagnes sur les réseaux sociaux, messages sur et autour des églises, manifestations : dans ce land de Saxe-Anhalt, des hommes et des femmes d’Église, se sont fortement mobilisés pour contrer l’extrême droite lors des élections régionales du 6 septembre dernier.
© RTBF
Une évêque protestante engagée
La veille de l’élection en Saxe-Anhalt, le samedi 5 septembre, c’est l’ultime mobilisation à Magdebourg, la capitale régionale. Le rendez-vous est fixé en début d’après-midi devant la gare.
Des drapeaux rouges, mauves, blancs, arc-en-ciel… Des jeunes, des familles, des pensionnés…. De grands calicots, des petites pancartes en carton… comme celle – portée haut – par une adolescente. Elle y a écrit : "Le Troisième Reich n’a pas commencé par des chambres à gaz ; il a commencé par l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir".
Plus loin, des petits groupes de dames aux cheveux blancs et poivre et sel chantent la résistance et le combat pour leurs petits-enfants. Ce sont des membres de l’association "Omas gegen Rechts", "les Mamys contre l’extrême droite". Elles sont venues des quatre coins du pays.
Sous un ciel hésitant, le cortège – qui compte plusieurs milliers de personnes se dirige en musique jusqu’au cœur historique de la ville. Face à l’imposante cathédrale gothique protestante Saint Maurice-Sainte Catherine, concert et discours s’enchaînent.
A la tribune, des appels à défendre la démocratie sont lancés par les membres de la plateforme "Sachsen-Anhalt Weltoffen", "Saxe-Anhalt ouverte au monde" qui réunit 300 associations. Parmi les personnalités qui prennent le micro, l’évêque protestante Bettina Schlauraff.
Descendue de la tribune, elle explique sa présence dans cette manifestation contre l’extrême droite. "Nous ne donnons pas de consigne de vote. Mais nous mettons clairement en garde contre l’AfD. Ses valeurs sont incompatibles avec les valeurs chrétiennes."
L’évêque protestante Bettina Schlauraff © Sandro Calderon – RTBF
Cheveux gris coupés court, pantalon en cuir noir. Seul un détail, un col romain, révèle son engagement au sein de l’Église protestante qui a lancé en Saxe-Anhalt une campagne nommée "Le coeur plutôt que la haine". "Cela fait des années que l’AfD attaque violemment l’Église ; ils appellent les fidèles à quitter l’institution, ils affirment qu’elle ne diffuse pas le véritable enseignement. De plus, leur programme politique et gouvernemental stipule clairement qu’ils souhaitent mettre fin au financement des Églises."
Leur programme politique et gouvernemental stipule clairement qu’ils souhaitent mettre fin au financement des Églises.
L’évêque protestante Bettina Schlauraff
Sur le parvis de la cathédrale gothique qui fait la fierté de la ville, des membres de l’Association générale des personnes handicapées d’Allemagne (ABiD) chantent en cercle, bougie à la main. Ils sont là pour dire leur attachement à la tolérance et la démocratie.
Parmi eux, le docteur Markus Loicaen soutient l’engagement de l’Église protestante. "Je trouve cela positif et important, car cela renvoie à la nécessité du débat. Nous avons besoin de discuter à nouveau. Nous ne devons pas rester silencieux. Nous devons faire entendre notre voix. Il nous faut nous opposer à ces tendances d’extrême droite. Et l’Église aussi. Explicitement. Car, à travers toutes les valeurs qu’elle défend, un message est naturellement transmis. Le message de l’amour du prochain, de l’entraide, et celui de replacer les valeurs chrétiennes au cœur de la vie en société."
Markus Loicaen, membre de l’Association générale des personnes handicapées d’Allemagne © Sandro Calderon – RTBF
A quelques heures du scrutin, l’évêque Bettina Schlauraff lance un appel à son Dieu. "Ce sera une prière pour que Dieu touche le cœur des gens et pour que nous obtenions un résultat électoral qui sauve notre démocratie."
La nuit tombée, un grand message lumineux est projeté sur la façade de la cathédrale Saint Maurice-Sainte Catherine : "Nous n’abandonnons pas ce que nous aimons. Le véritable amour de la patrie, ce n’est pas l’AfD".
Succès historiques pour l’AfD
Le lendemain, dimanche 6 septembre, le camp démocrate déchante. Les télévisions annoncent les premiers résultats : avec 44% des voix, l’AfD provoque un séisme politique qui secoue toute l’Allemagne. Il ne lui manque que quelques sièges au parlement régional pour constituer une majorité au gouvernement. Ce serait une première dans l’histoire moderne du pays.
Sur les petits écrans, le chef de file local de l’AfD, Ulrich Siegmund jubile : "Nous avons écrit l’histoire. Nous avons retrouvé notre identité, notre Allemagne. C’est un signal fort qui va se propager dans tout le pays", lance-t-il devant ses militants.
Un signal qui a de quoi inquiéter notamment les Églises de Saxe Anhalt car le parti d’extrême droite menace de couper leurs financements.
Ulrich Siegmund, le leader de l’AfD en Saxe Anhalt et Alice Weidel, la co-présidente de l’AfD à Magdebourg, le soir de l’élection régional du 6 septembre 2026 © John Macdougall – AFP
"Les Églises sont comme un État dans l’État, ou bien elles font désormais partie de l’État", a déclaré Hans-Thomas Tillschneider, un des leaders locaux de l’AfD lors d’une interview donnée à l’hebdomadaire allemand Die Zeit en août dernier. "C’est vraiment une erreur. Ce n’est pas bon pour le christianisme, car cela incite les pasteurs à abuser de la foi à des fins politiques."
Un discours anti-élites qui trouve un certain écho auprès de l’électorat du parti. Il est partagé par Andre Hofmann, un patron d’une grande entreprise de transports routiers rencontré à la sortie d’une réception de l’AfD dans un quartier aisé de Magdebourg. "Les Églises perçoivent déjà des cotisations de leurs membres. Or, d’après ce que j’ai entendu dire, les Églises allemandes ne sont pas si pauvres que ça. (Rires) C’est un point sur lequel les Églises devraient réfléchir."
Cheveux blancs coupés court, costume gris, André Hofmann était accompagné de sa femme qui repartait avec une affiche en forme de cœur avec le portrait d’Ulrich Siegmund… "Si l’on fait constamment de la politique contre moi et que j’ai le pouvoir de décider de réduire ou de supprimer les fonds, je comprendrais tout à fait une telle mesure. Le fait de se concentrer spécifiquement sur certains meetings électoraux pour y exprimer une opinion ou appeler à s’opposer à l’AfD, cela dépasse la mission habituelle de l’Église."
Le chef d’entreprise André Hofmann et son épouse Michaela Dörfert à la sortie d’une réception de l’AfD © Sandro Calderon – RTBF
Un évêque catholique déterminé
Il pleuvine à Magdebourg le lundi 7 septembre au matin. Devant la cathédrale Saint Sébastien, de grandes banderoles mauves appellent encore à "Votez en toute conscience", le slogan de la campagne pro démocratie menée par l’Église catholique.
A l’intérieur, Gerhard Feige, l’évêque catholique de Magdebourg se dit un peu désabusé par le résultat des élections. Mais il assume l’engagement de son Église pendant la campagne électorale en Saxe Anhalt. "L’Évangile est politique, car il concerne l’être humain dans toutes ses dimensions, y compris dans sa vie en société, explique le religieux dans son costume gris. En règle générale, nous, les Églises, nous ne nous mêlons pas de la politique au jour le jour, mais nous prenons la parole lorsqu’il est question de la dignité humaine, celle de tout être humain et pas seulement celle des Allemands. Lorsque la solidarité et l’amour du prochain deviennent des termes décriés, que la coexistence humaine et sociale est menacée et empoisonnée par la haine et l’incitation à la haine, alors nous devons nous exprimer."
L’évêque catholique Gerhard Feige © Sandro Calderon – RTBF
Le prélat à longue barbe blanche assume également l’ouverture vers les minorités. "Nous continuons de défendre une conception classique de la famille. Mais nous nous sommes ouverts à tous, quels que soient le sexe ou la sensibilité de chacun. Nous sommes ouverts à tous. Et c’est ce dont on profite pour nous diffamer de la sorte."
Lorsque la coexistence humaine et sociale est menacée et empoisonnée par la haine et l’incitation à la haine, alors nous devons nous exprimer.
L’évêque catholique Gerhard Feige
Face aux critiques de l’AfD, Gerhard Feige répond en dénonçant la volonté du parti d’extrême droite de marginaliser et stigmatiser certains groupes de personnes. "Prenons l’exemple des travailleurs qualifiés issus de cultures jugées étrangères. Le parti prône la ‘remigration’, c’est-à-dire l’expulsion de ces personnes hors du pays, afin d’imposer une mentalité allemande. Il s’attaque aussi à la culture lorsque des œuvres ou des idées qui ne correspondent pas à l’idéologie de l’AfD. Le système social est également menacé. Ce sont des positions que nous ne pouvons pas cautionner."
L’asile religieux, une particularité allemande menacée
L’AfD veut notamment s’attaquer à l’asile religieux. En Allemagne, les Églises peuvent accueillir temporairement des demandeurs d’asile déboutés. Ils trouvent refuge dans des paroisses ou des bâtiments religieux. Ce temps est mis à profit par les Églises pour demander, en dernier recours, une nouvelle évaluation des dossiers des personnes menacées d’expulsion…
Au sein de l’Église protestante de Saxe Anhalt, Adrian Papenhagen, un jeune homme à l’allure décontractée, se charge de ces dossiers. Son bureau est adossé à la cathédrale Saint Maurice-Sainte Catherine.
"Nous entendons des récits vraiment déchirants : par exemple, des personnes venues d’Afrique en Russie, attirées par la promesse d’un emploi, pour finalement se retrouver envoyées de force au front. Elles tentent de s’échapper, traversent tant bien que mal l’Europe de l’Est et vivent une odyssée éprouvante."
Adrian Papenhagen, chargé de l’asile religieux au sein de l’Eglise protestante de Saxe Anhalt © Sandro Calderon
Traite d’êtres humains, prostitution forcée, mariage forcé, mutilations génitales, Adrian Papenhagen gère de nombreux dossiers. Mais il refuse de dire combien de personnes bénéficient actuellement de l’asile religieux en Saxe Anhalt. "Je préfère ne pas le dire pour l’instant, étant donné que la pratique de l’asile religieux pourrait être remise en cause. Nous préférons donc ne pas rendre cette information publique pour le moment."
Selon les derniers chiffres officiels (voir tableau ci-dessous), 72 personnes avaient trouvé temporairement refuge en Saxe Anhalt en 2025.
© RTBF
L’asile religieux n’a pas de base juridique. Il est fondé sur un accord entre les partis politiques et les Églises. Si l’AfD arrive au pouvoir en Saxe-Anhalt, Adrian Papenhagen craint le pire. "Si je considère les discours tenus lors des derniers jours de la campagne électorale, pointe Adrian Papenhagen, des déclarations du type ‘nous voulons expulser des gens jusqu’à ce que la piste de décollage rougisse sous la chaleur’, alors je n’ai guère d’espoir que le droit d’asile dans les églises soit épargné par de telles attaques."
Je n’ai guère d’espoir que le droit d’asile dans les églises soit épargné par de telles attaques.
Adrian Papenhagen, chargé des questions migratoire au sein de l’Église protestante
Envisageant le pire des scénarios, à savoir une arrivée au pouvoir de l’AfD en Saxe Anhalt, l’Église protestante locale envisage de transférer vers d’autres régions du pays les personnes bénéficiant de l’asile religieux.
Pas le temps de se lamenter
Dans les mêmes bâtiments administratifs de l’Église protestante, l’évêque protestante Bettina Schlauraff joue les guides touristiques. En français, elle raconte d’abord, l’histoire de la cathédrale Saint Maurice-Sainte Catherine, plus vieille cathédrale gothique du pays, elle fait la visite du cloître puis d’une bibliothèque "comme dans Harry Potter".
Arrivée dans son bureau, elle partage sa déception au lendemain du scrutin. "Oui, ça a été un choc. J’espérais que les gens ne feraient pas ça. Mais ils l’ont fait, et c’est ça la démocratie. Il faut l’accepter. Maintenant, il faut aller de l’avant. Nous n’avons pas le temps de nous lamenter."
Pourquoi sont-ils prêts à sacrifier nos valeurs ? Pourquoi sont-ils prêts à sacrifier des êtres humains ?
L’évêque protestante Bettina Schlauraff
Bracelet arc-en-ciel au poignet, la religieuse est déjà tournée vers le futur. Pour elle, une des missions de son Église sera de dialoguer encore et encore avec les électeurs de l’AfD "Lorsqu’un pasteur ou une pasteure exerce dans une localité – beaucoup de nos pasteures ont en charge 12, 15, 20, voire 25 villages et autant d’églises –, ils sont présents au quotidien. Ils ont des voisins, assistent à des réunions de parents d’élèves, rencontrent des personnes âgées, célèbrent des funérailles et des baptêmes, sont en contact avec les familles. Ils sont donc constamment en relation avec des personnes qui votent pour l’AfD", insiste Bettina Schlauraff qui a épinglé au mur une série de parodies de la Cène.
"Nous n’abandonnons pas ce que nous aimons. Le véritable amour de la patrie, ce n’est pas l’AfD", message projeté sur la cathédrale Saint Maurice-Sainte Catherine, à Magdebourg, capitale de Saxe-Anhalt © Sandro Calderon – RTBF
"Nous devons chercher à comprendre pourquoi ils sont si mécontents, poursuit-elle. Pourquoi sont-ils prêts à sacrifier nos valeurs ? Pourquoi sont-ils prêts à sacrifier des êtres humains ? À Magdebourg, tant de personnes d’origines diverses vivent ici. Elles font partie intégrante de notre société. À l’hôpital, au moins 30% du personnel médical et soignant est issu de l’immigration. Ces personnes font partie de notre société. On ne peut pas les en exclure. C’est impossible. Ce n’est pas acceptable. Pourquoi certaines personnes le souhaitent-elles ?"
Parler pour convaincre les habitants de Saxe Anhalt de rester unis. Unis comme le sont jusqu’ici les Églises protestante et catholique dans la défense de la démocratie. Garder le cap, coûte que coûte, comme le laisse entendre l’évêque catholique Gerhard Feige.
"Il faut désormais faire avec. J’ai grandi en RDA pendant près de 40 ans et j’ai donc connu un régime dictatorial. Par conséquent, je peux assez bien imaginer ce à quoi l’avenir pourrait ressembler."
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