20 ans après son assassinat, l’héritage «nécessaire» de la journaliste russe Anna Politkovskaïa
La journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée il y a 20 ans, avait prédit les dérives de Vladimir Poutine et demeure un modèle de bravoure « nécessaire » en pleine guerre en Ukraine et répression en Russie, selon des journalistes russes interrogés par l’AFP.
Le 7 octobre 2006, jour de l’anniversaire du président russe, cette reporter du journal Novaïa Gazeta avait été abattue de plusieurs balles dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou.
Pour de nombreux opposants au Kremlin, son meurtre a posé un macabre jalon dans la plongée vers l’autoritarisme de la Russie post-soviétique, après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine il y a plus de 25 ans.
Jusqu’à sa mort à 48 ans, Anna Politkovskaïa, qui avait survécu à un empoisonnement en 2004, avait documenté les crimes de guerre commis par l’armée russe lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009) déclenchée par Vladimir Poutine.
Dans une interview, elle avait dénoncé ce conflit comme un moyen pour le dirigeant russe d’asseoir ses ambitions de « tsar » grâce à « une guerre sanglante ».
« Elle nous manque »
Aujourd’hui, l’Ukraine, d’où était originaire le père d’Anna Politkovskaïa, est ravagée par l’invasion à grande échelle lancée en février 2022 par Vladimir Poutine, et l’armée russe y est à nouveau accusée de nombreux crimes de guerre.
La Russie est quant à elle désormais complètement sous la coupe du Kremlin, qui a écrasé toute opposition.
« Tout ce qui se passe en Russie a été prédit par Anna Politkovskaïa », résume Sergueï Sokolov, rédacteur en chef de Novaïa Gazeta. Et « les mots et les alertes » de la journaliste résonnent « plus que jamais », selon l’ONG Reporters sans frontières.
Mercredi, à Moscou, seulement quelques personnes sont venues déposer des fleurs devant l’immeuble où elle a été tuée.
Rencontré sur place, Nikolaï Rybakov, le dirigeant du parti libéral Iabloko, estime que « la peur » explique cette faible présence. « Elle nous manque », dit Vladimir, 18 ans, venu se recueillir quelques minutes. « Elle ne craignait pas de dire ce qu’elle pensait ni de décrire les choses telles qu’elles sont ».
En janvier, une plaque commémorative, devant l’immeuble d’Anna Politkovskaïa, a été brisée. Un homme a été condamné à une faible amende pour cet acte, mais Novaïa Gazeta a accusé des militants de tendance « clairement néonazie » d’en être responsables.
Depuis, plusieurs affiches accrochées à sa mémoire au même endroit ont été arrachées.
« On disait qu’elle exagérait »
La journaliste aux cheveux argentés, mère de deux enfants, critiquait vivement le gouvernement instauré en Tchétchénie par Vladimir Poutine après la défaite militaire des indépendantistes.
En 2014, cinq hommes, dont quatre Tchétchènes, ont été condamnés à de lourdes peines pour son assassinat. L’un d’entre eux a été gracié, en 2023, pour avoir combattu en Ukraine.
Les commanditaires du crime n’ont jamais été identifiés. Le Kremlin et le brutal dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov ont toujours démenti toute implication.
Sergueï Sokolov se souvient de « l’opiniâtreté » d’Anna Politkovskaïa : « Rien ne pouvait la détourner du sujet ou de l’idée qu’elle défendait […] Et il n’y avait de place ni pour les rumeurs ni pour les simples commentaires : elle n’écrivait que sur ce qu’elle avait personnellement vécu et observé. »
Mais il reconnaît qu’à l’époque, « on disait qu’elle exagérait les dangers » qui pesaient, selon elle, sur la démocratie en Russie.
Tous les opposants russes de premier plan dénonçant l’invasion de l’Ukraine sont maintenant morts, emprisonnés ou en exil. Et l’essentiel de la presse critique du pouvoir travaille hors du pays.
« Exemple nécessaire »
Egor Feoktistov, un journaliste de données de 28 ans, enquête hors de Russie sur des sujets sensibles pour iStories, l’un des principaux médias d’investigation russes réfugiés à l’étranger.
Pour lui, Anna Politkovskaïa représente tout d’abord une sombre réalité : son travail l’expose à « des représailles physiques » et à la mort. Mais, Anna Politkovskaïa, c’est aussi un « exemple nécessaire » de « bravoure ».
« Je comprends que si je n’écris pas sur certains sujets, personne ne le fera. Et je dirais que des personnes comme Politkovskaïa insufflent ce courage et cette assurance. »
Devenu journaliste en 2023 après avoir fui la Russie, il raconte que cette nouvelle vocation lui a permis de surmonter une période d’abattement moral.
Olga Tchourakova, 37 ans, donne des cours à des aspirants journalistes russes en exil et se dit « surprise » par le nombre de jeunes qui souhaitent toujours embrasser cette profession, malgré le danger et le manque de financements.
« Des gens viennent quand même et disent : “Il faut bien que quelqu’un fasse ce boulot” […] Et ils évoquent souvent Politkovskaïa lorsqu’on leur demande qui sont leurs héros ».
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