L’écriture assistée
Quand j’ai appris que l’Américain Brandon McNulty avait causé la surprise en remportant, à Montréal, la course sur route des Championnats du monde de vélo, je me suis amusé à me demander ce qui serait arrivé si, à la faveur d’une inspection effectuée quelques heures après son échappée en solitaire, on avait découvert un minuscule moteur électrique à l’intérieur du pédalier de son vélo, relié à un accumulateur dissimulé dans un tube du cadre.
Aurait-on applaudi l’innovation ? Célébré une grande « coperformance » rendue possible par la collaboration entre coureur et technologie ? Les connaisseurs, mordus de « la petite reine » et spécialistes de la médecine sportive, auraient-ils défendu l’exploit du nouveau champion contre les étroits d’esprit encore aux prises avec leurs vieilles conceptions éculées de la puissance musculaire et des limites du corps humain ? Je ne pense pas, non.
En fait, dans les grandes compétitions, comme le Tour de France, ce qu’on appelle le « dopage mécanique » fait l’objet, chaque jour, de contrôles aux rayons X. C’est la machine humaine qu’on veut acclamer au sommet.
Remarquez qu’à la différence de son cousin biologique (fioles, seringues, tentes d’oxygène, etc.), le dopage mécanique demeure un problème plus théorique qu’autre chose, avec un seul cas recensé : en 2016, aux Championnats du monde de cyclo-cross, la Belge Femke Van den Driessche s’est fait attraper avec un moteur caché dans sa monture.
Ah, mais attention, le sport et la littérature sont deux univers si différents ! En littérature, on ne manquera jamais de spécialistes universitaires pour venir nous rappeler que l’écrivain ne possède pas les mots, que le langage n’est que cette structure préfabriquée qui le traverse malgré lui alors même qu’il prétend créer… Et de citer Barthes, Kristeva… tous ces penseurs d’une révolution structuraliste dont la lisibilité n’a pas toujours été la principale qualité, et qu’on aimerait croire passés de mode, mais qu’on nous ressert aujourd’hui pour saluer l’avènement littéraire de l’intelligence artificielle (IA).
Or, si on lisait bien Barthes, comme je l’ai fait à l’UQAM, on finissait par comprendre qu’il n’avait jamais été, au fond, qu’un romancier proustien frustré, ce que lui-même admettait volontiers. Julia Kristeva, elle, est cette grande dame dont on se rappellera surtout qu’elle a tenté d’expliquer la poésie par une formule mathématique.
Au fait, savez-vous comment ils appellent l’intelligence artificielle au Lac-Saint-Jean ? IA Tremblay. Et il est beau de rire et de badiner et toute cette sorte de choses.
Ce que je trouve intéressant dans l’Affaire Thélyson Orélien — que j’étais la seule personne que je connaisse de près ou de loin à ne pas avoir encore commentée publiquement —, c’est que quand Orélien, les cas avérés de plagiat s’accumulant, est devenu indéfendable, ses défenseurs se sont rabattus sur l’IA. Faute de pouvoir continuer à défendre le fautif, ils ont défendu la faute.
Ces intellectuels nous disent maintenant que l’acte d’écrire est un continuum allant de la plume d’oiseau à la génération programmée de contenus, en passant par la dactylo et le traitement de texte, et que chaque technique d’écriture modifie la chose écrite. Et comme il arrive parfois aux intellectuels, ils se trompent. Car entre le clavier d’ordinateur et les créations de l’IA, le changement n’est pas quantitatif, mais bien qualificatif.
Retour au sport. Des bécanes que chevauchaient Eddy Merckx et Raymond Poulidor jusqu’aux espèces de fusées sur deux roues qu’enfourchent les pédaleurs des contre-la-montre de l’ère actuelle, la seule constante est que l’énergie nécessaire à la propulsion de la mécanique est fournie par la biologie humaine. Ajoutez-y une assistance au pédalage, sous la forme, par exemple, d’un micromoteur électrique inséré dans le tube de selle ou dans le boîtier du pédalier, et il devient impossible de regarder l’ascension d’un grand col de la même manière.
L’IA, c’est le pédalage assisté de la littérature.
Vous me dites qu’on écrit différemment selon qu’on tape sur le clavier d’un ordi ou qu’on grafigne la surface d’un beau vélin avec le bec d’un Montblanc à 2240 dollars ? Je ne suis pas forcément d’accord. Les notes préparatoires que j’accumule au stylo Bic sur des feuilles volantes se retrouvent assez souvent telles quelles sur la page corrigée de mon MacBook. L’écriture, c’est le format personnel que nous donnons à l’acte de penser, et je continue de penser que nous exigeons d’un auteur essentiellement la même chose que nous demandons à nos sportifs : une démonstration de talent dans les limites du génie humain.
Il se trouve que Thélyson Orélien s’est aussi intéressé aux sportifs, comme le montre un commentaire paru en 2013 dans La Presse, largement repiqué à un chroniqueur philippin et dont il est devenu tentant, 13 ans plus tard, de juger le titre prémonitoire : « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal ». Tout comme il est devenu tentant de déceler dans ce texte l’annonce d’un intérêt pour la tricherie et la technologie, puisqu’il y est question, entre autres, de Lance Armstrong, le dopé surhumain par excellence, et d’Oscar Pistorius, le controversé sprinteur doté de prothèses jambières ultrarapides. Orélien y écrivait notamment : « Des fois, on oublie les signes avant-coureurs, on fait semblant de les ignorer dans l’espoir vain de garder nos idoles. »
Et parlant d’idoles, Thélyson Orélien et moi possédons au moins une chose en commun : une admiration confinant à la dévotion pour le légendaire chroniqueur que fut Pierre Foglia. À la disparition de ce dernier, à l’été 2025, l’auteur de C’était ça ou mourir lui a rendu sur Meta un hommage contenant des phrases qui laissent maintenant songeur : « Aujourd’hui, quand j’écris un article, je pense à Foglia. Je me demande : est-ce que c’est vrai ce que je dis ? Est-ce que c’est humain ? »
J’avoue avoir été saisi d’un doute lorsque j’ai lu les trois premiers chapitres de son roman : l’IA, vraiment ? Puis quelqu’un, sur Meta, a mis en ligne un texte écrit par ChatGPT « à la manière de Pierre Foglia », et j’ai dû m’avouer bluffé par cette technologie capable d’imiter jusqu’à l’esprit goguenard et ratoureux de la prose foglienne — même si, dans l’après-coup, j’ai pensé qu’elle faisait un peu « trop parfaitement » du Fogl-IA…
Alors, les plagiats d’Orélien, des erreurs de jeunesse ? Quelqu’un d’assez bête pour aller pirater un classique comme Volkswagen Blues doit vivre avec le fardeau de la preuve.
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