À Rivière-Ouelle, un marais côtier retrouve de l’espace pour respirer
Depuis des décennies, de grosses tempêtes provenant de l’estuaire du Saint-Laurent pénètrent dans l’embouchure de la rivière Ouelle et frappent ses rives. L’érosion grignote peu à peu le littoral. Et le marais côtier qui se trouve là est coincé en sandwich entre une terre cultivée et la mer qui monte.
Mais le rognage progressif de cet écosystème côtier devrait maintenant cesser, ou du moins ralentir, grâce à un ambitieux projet de restauration écologique entrepris par le Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire dans le village de Rivière-Ouelle, au Bas-Saint-Laurent.
« Bienvenue au reprofilage ! » lance Éléonore Dansereau-Macias, la biologiste responsable du projet au sein de l’organisme environnemental, emmitouflée dans une veste de grosse laine polaire, pendant que ses collègues transplantent des herbacés dans la boue.
Ces dernières semaines, le site s’est métamorphosé. Auparavant, le champ qui longe l’embouchure de la rivière Ouelle s’achevait en un talus à 90 degrés, sculpté par l’érosion. Le marais côtier, au pied du talus, perdait continuellement de l’espace pour respirer.
Le talus a désormais disparu, nivelé par des pelles mécaniques et un bulldozer. Il a été remplacé par une pente peu prononcée, inclinée d’environ 10 %. « On a excavé plusieurs centaines de tonnes de sédiments pour faire une pente vraiment douce », explique la biologiste.
Cette pente douce doit permettre aux vagues des tempêtes et des grandes marées de s’atténuer doucement, ce qui limitera l’érosion. Elle accroîtra aussi l’espace disponible pour le marais, qui pourra ainsi redevenir un habitat valable pour les poissons et les oiseaux.
Un projet de reprofilage d’un marais côtier tel que celui-ci, qui s’étend sur une bande riveraine de 500 mètres, est remarquable par son ampleur. Mme Dansereau-Macias a fouillé dans la littérature scientifique, et elle n’a rien trouvé de comparable.
C’est un projet « assez spécial », probablement unique au Canada, confirme Jacob Stolle, un professeur en hydrodynamique fluviale et côtière à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), à Québec, venu visiter le chantier en même temps que Le Devoir, à la fin septembre.
« On est en expérimentation », précise Mme Dansereau-Macias. Il n’est pas impossible que, cet automne, des tempêtes fassent déferler des vagues sur le site et recréent le talus d’érosion. « On va voir si ça marche ou pas. »
À moyen terme, une condition du succès sera le repeuplement du marais par les végétaux. Pour l’instant, c’est une bande de terre. Mais une dizaine de planteurs du Comité ZIP étaient en action sur le site cet avant-midi-là.
D’un coup de pelle, Mizuki Brault-Hori creuse un trou dans la terre et y insère quelques mèches de verdure. Et elle recommence. Il y a 15 000 plants d’herbacés à mettre en terre…
« C’est une grosse job de plantation ! » confirme Mme Brault-Hori, qui passe trois semaines à planter les milliers de plants cultivés en serre chez Projet Littoral, une petite entreprise établie à Sainte-Françoise, au Bas-Saint-Laurent, qui se spécialise dans la restauration des berges maritimes.
Le projet d’une vie
Les végétaux plantés obéissent à l’« étagement » typique d’un marais côtier, où la composition des espèces varie en fonction de leur hauteur par rapport au niveau de l’eau.
Sous la limite supérieure des marées moyennes, on trouve la spartine alterniflore et le plantain maritime. Au-dessus de cette limite, il y a la spartine étalée. Et encore plus haut prospèrent la spartine pectinée et le calamagrostide du Canada.
En plus des plantes citées ci-dessus, les gens du Comité ZIP plantent des arbres et des arbustes (myrique baumier, saule, aulne rugueux, rosier) sur des buttons de terre aménagés à l’extrémité supérieure de la zone restaurée.
Les travaux à Rivière-Ouelle ont été rendus possibles par un financement de 2,5 millions de dollars accordé au Comité ZIP par le Fonds de restauration des écosystèmes aquatiques de Pêches et Océans Canada. Plusieurs centaines de milliers de dollars ont été consacrés à ce projet en particulier.
La plantation a dû être réalisée à l’automne — et non au printemps, ce qui aurait été idéal — parce qu’il a été long d’obtenir les autorisations environnementales au provincial. « Qu’on veuille restaurer un site ou le détruire, il faut passer à travers le même processus réglementaire… » déplore Mme Dansereau-Macias.
Le Comité ZIP avait sélectionné ce site à la suggestion de son propriétaire, l’éleveur laitier et pêcheur d’anguille Pierre Lizotte. Ce dernier cherchait depuis une vingtaine d’années une solution au problème d’érosion affligeant le bord de sa terre agricole.
Pour donner plus d’espace au marais, M. Lizotte a accepté de sacrifier une partie de sa terre cultivable. « Je suis un pêcheur, je vis de la rivière et du fleuve, explique-t-il au téléphone. Maintenir la qualité de cet environnement, c’est le projet d’une vie. Si ça peut aider les générations futures, je suis fier d’y contribuer. »
Avant toute chose, il faudra toutefois vérifier l’efficacité de l’intervention. C’est là que le professeur Stolle entre en jeu. Il veut caractériser la santé des plantes, mesurer leur biomasse, examiner leurs racines et surveiller l’évolution du profil topographique du site.
« Avoir des données qui prouvent qu’un projet comme celui-là peut fonctionner, ça pourrait faire débloquer pas mal de projets de restauration et de compensation de milieux humides au Québec », explique M. Stolle.
Tenter de telles expériences sur notre territoire est crucial, précise-t-il, parce qu’il est difficile de transposer au Québec les enseignements des projets de restauration côtière réalisés ailleurs dans le monde. La glace qui envahit le Saint-Laurent en hiver change sérieusement la donne.
« La science de la restauration est encore vraiment jeune », ajoute Mme Dansereau-Macias, qui est fière d’ajouter une pierre à l’édifice. Il ne reste qu’à attendre quelques années pour vérifier si le marais restauré tiendra le coup.
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