Et si les milliards $ investis en IA menaçaient l’économie américaine?

L’ampleur des investissements en intelligence artificielle (IA) sera sans précédent aux États-Unis, selon un nouveau rapport. Ils sont surtout risqués : les géants qui bâtissent cette technologie font le pari qu’elle générera d’immenses revenus, sans quoi toute l’économie américaine – pas que le secteur technologique – pourrait en payer la note.
Pas moins de 10 300 milliards de dollars seront dépensés dans les centres de données d’IA entre 2025 et 2032, selon le rapport publié mercredi soir par la Brookings Institution, un groupe de réflexion bipartisan américain.
Ce sont les plus grosses dépenses en capital de l’histoire des États-Unis
, souligne l’auteur du rapport et professeur de finance à l’Université Columbia, Stijn Van Nieuwerburgh, dans une entrevue précédant sa publication.
Une dépense en capital est un investissement dans une infrastructure qui, en principe, devrait rapporter des revenus à long terme et donc rembourser les dépenses initiales.
L’explosion actuelle des dépenses en capital nécessitera jusqu’à 3,6 % du PIB américain prévu entre 2025 et 2032.
À titre d'exemple, le développement du réseau ferroviaire américain, la période ayant nécessité le plus de dépenses en capital de l'histoire des États-Unis avant l’IA, avait nécessité des investissements équivalant à 2,2 % du PIB de l’époque.
Une dette cachée?
Pour lever les fonds gargantuesques nécessaires à la construction des centres de données, les entreprises technologiques, principalement Meta, Oracle, Alphabet (Google), Amazon et Microsoft, s’endettent de plus en plus.

Le centre de données de l'IA Stargate Oracle, à Abilene, au Texas (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / Brandon Bell
Auparavant, elles investissaient une part de leurs revenus pour construire des centres de données, dont elles étaient propriétaires. Ces géants de la tech pouvaient également émettre des obligations d’entreprise, dette qui apparaissait sur leur bilan financier.
Or, les flux de trésorerie énormes de ces entreprises ne sont plus suffisants pour financer ce cycle d’investissement
, dit Stijn Van Nieuwerburgh.
Il y a un changement fondamental dans la manière de financer les dépenses en capital, qui sortent de plus en plus du bilan financier des compagnies technologiques
, affirme-t-il.
Un bilan financier permet d’évaluer la santé financière d’une entreprise, notamment en listant ce qu’elle possède et ce qu’elle doit.
Mais les structures financières derrière la construction des centres de données sont de plus en plus opaques, ce que les entreprises doivent n’apparaissant pas sur leur bilan financier.
Ça devient sacrément compliqué
, dit celui qui a un doctorat en économie à Stanford et enseigne le sujet depuis plus de deux décennies.
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Les risques financiers sont donc de plus en plus difficiles à évaluer, même pour des experts. Ces risques se répandent également de manière croissante dans l’économie, un peu comme avant la crise financière de 2008.
Donc, une éventuelle crise financière ne serait pas limitée aux entreprises technologiques et pourrait se répandre à l’ensemble de l’économie, alors que les banques sont déjà très investies dans le domaine de l’IA.
D’où viennent les risques?
La demande pour l’IA pourrait d'ailleurs être insuffisante pour permettre de rentabiliser tous les investissements actuels.
Pour obtenir un rendement de 10 %, Stijn Van Nieuwerburgh estime que l'IA devrait générer 3700 milliards de dollars annuellement en revenus à partir de 2032.
Les revenus d'OpenAI et d'Anthropic s'élèvent actuellement à environ 100 milliards de dollars par an. Ils devraient croître d'environ 80 % par an au cours des prochaines années pour atteindre 3700 milliards de dollars [d'ici 2032]
, explique le professeur à Columbia.
Stijn Van Nieuwerburgh souligne, par ailleurs, qu'un choc, même modeste
, pourrait perturber l'industrie et compromettre la capacité des grandes entreprises à rembourser leurs emprunts.
La Silicon Valley veut nous faire croire que c’est une technologie miracle qui générera des milliers de milliards de dollars en revenus. Peut-être que ça va arriver. Je ne suis pas sûr de la probabilité de ce scénario.
Il ajoute que, dans l'histoire, des explosions des dépenses en capital ont mené – comme en 2008 – à de graves récessions économiques, et ce, même si l’infrastructure construite a pu être utile au long terme.
Il y a souvent un décalage entre le moment où la dette arrive à échéance et le moment où l’infrastructure est réellement productive.
Or, un chemin de fer est encore très utile 20 ans après sa construction. La technologie évoluant rapidement pourrait toutefois rendre les centres de données obsolètes, des décennies après leur construction.
Une opposition payante?
Dans ce contexte d'accélération des investissements, Stijn Van Nieuwerburgh voit du positif
dans les mouvements d'opposition à la construction de centres de données qui poussent un peu partout aux États-Unis et ailleurs.
Ça nous donne, comme société, comme système financier, du temps pour évaluer les risques et absorber plus graduellement la demande
, affirme-t-il.
Ce ralentissement semble d'ailleurs souhaité par la population.
La majorité des répondants à un sondage du site de nouvelles Politico, dont les résultats ont été publiés cette semaine, a en effet dit souhaiter une pause dans le développement des modèles avancés d’IA. Les répondants provenaient de six pays, dont le Canada et les États-Unis.
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