Plagiat, démission et racisme : la mort de l'ancien chercheur noir de Cambridge Jason Arday interroge par la violence de la polémique

C'est une sombre affaire qui n'a pas fini de faire la Une des médias britanniques. Jason Arday a été retrouvé mort ce 14 août chez lui à Londres, après des semaines de polémique et de lynchages médiatiques. Celui qui avait pourtant connu un parcours exceptionnel d'enfant autiste devenu professeur à Cambridge, était au cœur d'un retentissant scandale de plagiat.
En 2023, ce Britannique de 41 ans avait défrayé la chronique lorsque l'université de Cambridge l'avait nommé, à l'âge de 37 ans, plus jeune professeur noir de l'établissement. Mais dans un monde académique encore "dominé par des hommes blancs" - selon l'expert en politiques de diversité Robin Cohen de l'université d'Oxford -, cette nomination lui a attiré autant l'attention que les foudres de certains. Son ascension s'est ainsi terminée fin juillet avec des accusions de plagiat visant entre autres sa thèse obtenue à l'université Liverpool John Moores en 2015.
À l'origine de ces accusations : le chercheur Nathan Cofnas, aux idées très controversées. Ce philosophe de la biologie et de l'éthique se qualifie lui-même de "réaliste racial". Certaines de ses recherches se concentrent sur un prétendu lien entre la race et l'intelligence. Ses publications aux relents racistes lui ont valu d'être démis de ses fonctions à Cambridge en 2024. Mais en mai 2026, cet Américain a provoqué, chez nous aussi, un tollé lorsqu'il a été recruté par l'Université de Gand.
Sous le feu des critiques
Les accusations de plagiat formulées par Nathan Cofnas ont trouvé un écho dans la presse anglo-saxonne. Au-delà de sa thèse, c'est tout le parcours de Jason Arday qui a été passé sous le crible. Plusieurs médias de droite et l'extrême droite ont ainsi remis en question certaines de ses affirmations selon lesquelles il aurait été diagnostiqué autiste en étant enfant, n'aurait pas parlé avant ses 11 ans ou encore aurait couru 30 marathons en 35 jours.
Des accusations de plagiat et de mensonges qui ont poussé Cambridge, qui l'avait initialement défendu, à annoncer lancer une enquête à son sujet début août, et dans la foulée, Jason Arday à démissionner de son poste d'enseignant en sociologie de l'éducation à la prestigieuse institution britannique.
Le "seul moyen" pour mettre un terme à ces "accusations incessantes" qu'il a toujours démenties. "C'est simplement la décision de quelqu'un qui a atteint les limites de ce que l'on peut raisonnablement attendre d'une personne qu'elle endure", avait lui-même écrit Jason Arday. "Si la critique fait inévitablement partie de la vie universitaire, ce que j'ai vécu est allé bien au-delà d'un simple désaccord académique."
Au terme d'une enquête sur les allégations relatives à sa thèse, l’université John Moores de Liverpool, qui avait décerné son doctorat à Arday en 2015, a conclu qu’il n’avait pas commis de plagiat.
"Considérations raciales"
Bien qu'il ait reconnu, lors d'un entretien accordé au Times en août, avoir commis des "erreurs" sur le plan académique, Jason Arday a dénoncé le lynchage auquel il a été confronté, le présentant comme "un menteur, un mythomane et un fraudeur universitaire". Pour lui, ce scandale visant à l'évincer était "motivé par des considérations raciales".
Du côté des mouvements anti-racistes britanniques, on parle d'une véritable chasse aux sorcières raciste, qui a abouti à une issue funeste. Jason était dans le collimateur de ses détracteurs d'extrême droite depuis sa nomination il y a trois ans en tant que plus jeune professeur noir de Cambridge.
"Le véritable objectif de la presse de droite et de l’extrême droite est de laisser entendre que les personnes noires ne sont promues à des postes qu’en raison de la couleur de leur peau, et non de leurs compétences", fustige sur Instagram Stand Up To Racism UK, qui organise une veillée ce 17 août au Trafalgar Square, à Londres, en mémoire à Jason Arday.
L'affaire illustre aussi la guerre culturelle qui agite de nombreuses universités. Certains journaux britanniques et commentateurs alimentent des soupçons sur les critères de recrutement de chercheurs issus de la diversité. Nathan Cofnas a par ailleurs appelé à une "révolution héréditariste", qui entraînerait l’éradication des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) ainsi que des mesures de discrimination positive.
Une pétition en soutien à Jason Arday exigeant l'ouverture d'une enquête publique a déjà recueilli près de 90.000 signatures, dont des universitaires de Cambridge. Pour The Good Law Project, à l'initiative, "il ne fait aucun doute que la mort tragique du Dr Arday a été la conséquence directe, prévisible et anticipée du harcèlement médiatique". "La couleur de sa peau a joué un rôle déterminant dans ce harcèlement. L'autorégulation de la presse a complètement échoué", dénonce encore le groupe militant.
"Nombreux sont les universitaires accusés de plagiat. Pourquoi cela a-t-il pris une telle ampleur ? Parce que des gens comme Cofnas ne croient tout simplement pas que les Noirs méritent d’être professeurs. Ils ne les croient pas capables", a déclaré Kehinde Andrews. Pour cet universitaire spécialiste des études noires, Cofnas s’est inspiré du "manuel" de Christopher Rufo, un commentateur américain de droite qui avait accusé la présidente de Harvard Claudine Gay de plagiat, et avait établi un cadre permettant à d'autres de faire de même.
Des passants rendent hommage à l’universitaire Jason Arday à Cambridge. © Justine GERARDY / AFP
"Campagne de harcèlement continu"
Depuis qu'il a été retrouvé mort, la police a écarté tout motif suspect, sans évoquer ouvertement la piste du suicide. Sa famille accuse ses détracteurs d'avoir mené une "campagne de harcèlement continu" contre lui, le maire de Londres dénonce lui "une humiliation publique pernicieuse à laquelle d’autres personnes dans sa situation n’auraient tout simplement pas été confrontées".
L'administratrice en chef de l'université de Cambridge, la vice-chancelière Deborah Prentice, s'est dite elle "profondément attristée" par la mort de son ancien professeur, dans un communiqué. Elle avait qualifié d'"aberration" le cas de cet enseignant, promettant une enquête "indépendante" sur cette affaire qui entache la réputation de l'une des plus prestigieuses universités du monde.
Dans la foulée, Cambridge a indiqué que malgré sa démission, elle poursuivait ses investigations sur "les circonstances entourant la nomination et le mandat de Jason Arday", qu'elle avait défendu dans un premier temps. Les conclusions de l'enquête "alimenteront un examen du processus de nomination aux postes académiques de haut niveau", avait aussi indiqué l'université dans un communiqué.
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