Denys Arcand, cousu de contradictions
S’entretenir avec Denys Arcand a de quoi intimider. Son rapport aux journalistes et aux médias n’a pas toujours été joli. Pourtant, au bout du fil, le cinéaste de 85 ans se montre affable. « Ça me fait très plaisir de vous parler cet après-midi », assure-t-il, malgré son malaise devant l’exercice. Depuis toujours, il préfère « laisser les œuvres parler pour elles-mêmes ». Premier paradoxe d’un homme dont les films, comme le nouveau livre, s’emploient à montrer les deux côtés de la médaille.
Dans Flashbacks, publié chez Leméac, Arcand revient sur son enfance et son parcours de cinéaste, au gré de souvenirs et d’anecdotes où affleure son humour mordant. On y découvre le fils d’un pilote du Saint-Laurent, élevé dans une famille profondément catholique, dont les parents avaient de grandes ambitions pour leurs enfants. Élève chez les Jésuites à Montréal, le jeune Denys fréquente en cachette le cinéma Amherst, un plaisir que désapprouve son père, pour qui le septième art est « un divertissement de chômeurs ». Aux souvenirs familiaux et aux épisodes de sa carrière se mêlent des lettres, et même un dialogue imaginé autour de l’annonce de sa propre mort.
En guise d’avertissement, Arcand écrit que les auteurs de mémoires s’imaginent leur vie passionnante pour les autres, et que, « la plupart du temps, ils se trompent ». Quelques pages plus loin, il affirme que « le récit de [s] a vie est prodigieusement ennuyeux ». Difficile pourtant de s’ennuyer devant ces récits pleins d’autodérision, portés par une ironie volontiers narquoise, qui frôle parfois l’arrogance.
Le projet est né du désir de l’auteur de réunir des textes épars, dans l’esprit du recueil de textes Hors champ, qu’il a publié en 2005. Mais il lui manquait quelques pages pour arriver à un livre substantiel. « De fil en aiguille, j’ai commencé à écrire sur mon père, puis après ça sur ma mère. » Le plaisir de se souvenir a fait le reste. Il avoue avoir été « un petit peu nerveux » au moment de soumettre le manuscrit à son éditeur.
Le goût des contradictions
Parmi les passages les plus saisissants figure ce jugement de sa mère, rapporté dans le livre : « Denys a souvent eu du succès, mais il est généralement toujours un peu malheureux. On ne peut pas tout avoir dans la vie. » L’homme qui écrit ailleurs que la vie n’a « aucun sens » serait-il fondamentalement désenchanté ? Il corrige aussitôt cette impression. « Je n’ai ni désenchantement ni amertume […] J’ai été plutôt gâté par la vie. » Sa mère, précise-t-il, avait surtout vu juste sur sa disposition à considérer plusieurs aspects d’une même situation. « J’ai souvent tendance à voir tous les côtés de la même situation. » Plus une lucidité, peut-être, qu’une profonde misanthropie ou une mélancolie.
Ses films, reconnaît-il, se terminent rarement comme des hymnes à la joie. La contradiction se poursuit avec la critique. Dans Flashbacks, le cinéaste revient sur une recension défavorable de Jésus de Montréal parue dans Le Devoir, alors que le film récoltait les honneurs ailleurs. « On trouvait ça très drôle », se souvient-il. En revanche, une critique du journaliste américain Dave Kehr, qui louait sa réalisation tout en éreintant son écriture, l’a poursuivi pendant des années. À Montréal, on lui avait dit l’inverse. « Ça jouait sur cette incertitude » qui accompagne le métier, explique-t-il. L’enjeu, surtout au début de sa carrière, était de trouver le financement qui lui permettrait de tourner le film suivant.
Autre contradiction : celui qu’on a longtemps présenté comme un cinéaste contestataire, dont le documentaire On est au coton fut censuré, est parfois aujourd’hui qualifié de réactionnaire. A-t-il changé ? « C’est le monde qui a changé », répond-il. Il estime être demeuré fidèle à ses convictions, même si le cinéma aborde désormais de nouveaux sujets. « Si on dure très longtemps, on finit par être traités de vieux cons. » Et la provocation, dans tout ça ? « Je n’ai jamais voulu de ma vie provoquer. » Il rappelle qu’un de ses premiers films, consacré à Samuel de Champlain, avait déjà suscité une demande d’interdiction à Ottawa. « Mes films ont toujours eu ça comme effet. Malgré moi, c’est involontaire. »
Il faut dire que l’ironie d’Arcand peut avoir des airs de provocation. Dans un chapitre hilarant intitulé « Je déteste Clint Eastwood », il raconte les misères d’un cinéaste québécois invité à Cannes, entre valise perdue et hôtel trois étoiles, pendant que son confrère américain voyage en jet privé. La chute du texte désamorce la déclaration : « Clint est un homme charmant que tout le monde aime, moi le premier. » Questionné sur ce ton parfois mordant, Arcand concède : « Oui, ça, c’est volontaire. En tout cas, c’est comme je suis. »
Une liberté à défendre
Cette ironie n’épargne pas les contraintes entourant la création. Dans le livre, il raconte avoir dû retirer quelques plaisanteries sur l’islam de son dernier film, Testament. Des distributeurs français redoutaient des réactions violentes. En entrevue, il confirme avoir atténué certains passages, tout en relativisant l’épisode : « Ce n’était pas du tout l’essentiel de mon film. » Il observe une « sensibilité exacerbée » depuis une dizaine ou une vingtaine d’années, sans trop s’en inquiéter. « J’ai joui d’une relative liberté d’expression pas mal toute ma vie », dit-il.
À 85 ans, quel regard porte-t-il sur son œuvre ? L’autocongratulation lui « tombe sur les nerfs ». Il se dit surtout heureux d’avoir pu gagner sa vie en faisant des films, sans devoir exercer un autre métier. Une soirée passée l’hiver dernier avec des étudiants de l’UQAM, après une projection de Gina, lui revient en mémoire. Le film, tourné il y a plus d’un demi-siècle, leur parlait encore. « Si on parle de fierté, ça me rend un peu fier. »
Avec les années, la littérature a pris le pas sur le cinéma. « Je préfère relire des livres que revoir des films », écrit l’auteur. Aujourd’hui, il lit surtout des essais et des biographies. Quant aux romans, il préfère attendre quelques années avant de se plonger dans les livres de l’heure, question de voir si les œuvres résistent à l’épreuve du temps. Après tout, Denys Arcand n’a jamais été bien pressé de faire comme tout le monde.
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