Festival de cinéma de San Sebastián: des pages d'histoire niées, oubliées et longues à tourner

Comme l'an passé, le festival de San Sebastián s'associe au travail de mémoire engagé au cinéma et à la télévision autour du soulèvement militaire de juillet 1936 et de la dictature franquiste, avec plusieurs films de fiction ou documentaires qui éclairent ces séquences et dont la projection permet aussi de faire amende honorable dans le cas de films autrefois censurés.
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De notre envoyée spéciale à San Sebastián,
La figure célèbre du poète et dramaturge Federico Garcia Lorca, auquel le maire de New York, Zohran Mamdani a rendu un vibrant hommage en accueillant dans sa ville le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez venu assister à l'assemblée générale des Nations unies, est la locomotive grand public de cette séquence, avec deux films : La bola negra, film de fiction couronné déjà Cannes par le prix de la mise en scène, signé par ceux que l'on surnomme « Los Javis », Javier Ambrossi y Javier Calvo et qui a été retenu pour représenter l'Espagne aux Oscars, et d'autre part le documentaire La voz quebrada, de Manuel Menchón.
Tous deux racontent l'histoire du dernier amour du poète Federico Garcia Lorca, assassiné en août 1936. Dans le premier, interprété par des figures de la scène espagnole – on y retrouve le musicien Guitarricadelafuente, Penelope Cruz en meneuse de revue ou encore Lola Dueñas, on identifie la « patte » queer et colorée almodovarienne, Pedro Almodovar étant coproducteur du film. Le scénario y est librement inspiré du texte inachevé La Bola negra, œuvre du poète et dramaturge andalou. Le documentaire a aussi pour accroche la même histoire d'amour mais, grâce à un riche corpus d'images d'archive et à l'animation, il remonte le fil du temps, jusqu'aux années d'université de Lorca et sa participation à la troupe de théâtre ambulante La Barraca. Une séquence saisissante le montre déguisé, couvert de voiles noirs pour interpréter la nuit dans Le songe d'une nuit d'été de Shakespeare...
Des pages d'histoire difficiles à tourner
Outre ces deux films qui s'attachent aux pas du célèbre écrivain, d'autres œuvres étaient proposées dans plusieurs sections du festival. La sélection « Jeunes, ciné, mémoire et démocratie », présentait le documentaire Cuelgamuros, qui raconte l'exhumation et l'identification des corps de ce qui est présenté comme étant la plus grande fosse commune de toute l'Europe. On dit que l'Espagne est le pays qui compte le plus grand nombre de fosses communes en Europe et, de fait, les journaux se font régulièrement l'écho de ces exhumations collectives.
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Ce n'est qu'en 2023 qu'une équipe de médecins légistes a commencé à fouiller le site qui n'avait été ouvert qu'en 1959, furtivement, pour un photographe de l'agence EFE. Dans le documentaire, on les voit travailler sur le site même, au milieu de caisses d'ossements, dans des conditions matérielles très difficiles. Un tombeau où se trouvent les restes, pêle-mêle, de quelque 33 800 suppliciés enterrés dans les différentes cryptes de la basilique du tristement célèbre ex-Valle de los caídos devenu en 2022 Valle de Cuelgamuros. Proposé en avant-première au festival, le film est diffusé ce vendredi 25 septembre sur la télévision publique espagnole (RTVE).
Cette question mémorielle reste une plaie ouverte. Ainsi, l'Association pour la défense de la mémoire historique, présidée par Emilio Silva, a porté plainte à propos de la diffusion par la télévision publique d'un autre documentaire consacré à Garcia Lorca, Lorca, las horas perdidas, qualifié de révisionniste dans la mesure où il impute la responsabilité de la rébellion militaire de juillet 1936 à la « supposée violence de la Seconde République ».
Des films censurés
Ce même volet mémoriel évoque la censure dont y compris le festival de San Sebastián a été complice ou victime. Car le festival a été une vitrine prestigieuse pour l'Espagne franquiste, on évoquerait maintenant un instrument de « soft power » accueillant des vedettes internationales dans ses magnifiques palais que sont le Maria Cristina – du nom de la régente Marie Christine d'Autriche qui - dit-on - fit de San Sebastian une destination touristique prisée dans la la haute société, le théâtre Victoria Eugenia, ainsi nommé en l'honneur d'une autre tête couronnée, celle de Victoire-Eugénie de Battenberg, épouse d'Alphonse XIII, ou encore l'hôtel Londres que prisent tant les touristes fortunés et où sont logées une partie des équipes des films invités.
Le documentaire Rocio, de Fernando Ruiz Vergara, dont on dit qu'il fut le dernier film victime de la censure en Espagne, a ainsi été projeté dans son intégralité par le festival. En 1985, une projection eut lieu à Malaga mais l'œuvre était amputée de quelques minutes remplacées par une annonce indiquant que la séquence manquante était le fait d'une décision de justice émanant du Tribunal suprême. Filmé entre 1976 et 1978 et sorti brièvement en 1980, il raconte le pardon de la Vierge du Rocio en Andalousie, dans la région de Huelva mais surtout réunit des témoignages sur la répression franquiste, mettant en cause un édile local, maire de la petite ville d'Almonte et propriétaire terrien, qui porta plainte contre le réalisateur. Malgré la fin officielle de la censure et la Constitution de 1978, le film fut retiré de l'affiche et le réalisateur dut s'exiler au Portugal. Plusieurs initiatives ont été lancées pour une réhabilitation de son œuvre, dont le documentaire Caja de resistencia (« Caisse de résistance ») de Concha Barquero y Alejandro Alvarado, également projeté par le festival.
La censure continua à s'exercer au-delà de la mort du dictateur, pendant la dite Transition et certaines œuvres artistiques n'ont pas retrouvé leur intégrité, rappelle Emilio Silva.
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Et un film culte retiré de la programmation
Autre exemple de film dont la programmation a été bouleversée par l'actualité politique, le documentaire El Desencanto de Jaime Chávarri. Il a été retiré de l'affiche du festival en 1976 par son producteur Elias Querejeta en signe de protestation contre la violence politique et policière qui sévissait au Pays basque : quelques jours plus tôt, un jeune Basque, Josu Zabala, avait été tué par un garde civil lors d'une manifestation. Outre l'équipe du film, plusieurs journalistes et artistes s'étaient également retirés de la manifestation. L'œuvre en question - une sorte d'ovni filmique - portait sur la vie du poète officiel du franquisme, Leopoldo Panero, racontée par son épouse et ses trois garçons.
De fait, et cela témoigne bien des limites de la Transition, le garde civil fut jugé, condamné à une peine de prison mais amnistié l'année suivante. Et il ne purgea jamais sa peine. Plusieurs manifestations autour de la mémoire de Josu Zabala et de la répression au Pays basque ont été organisées ce mois-ci et à San Sebastián, l'institution dédiée au cinéma Tabakalera accueille une petite exposition avec des documents rappelant ce mouvement de protestation contre l'indifférence des pouvoirs publics face à la violence des institutions. « Un geste qui a changé le cours du festival », dit la présentation de l'exposition. Elle nous rappelle que le ministère de l'Information et du tourisme (!) rendit deux mois plus tard, en novembre 1976, l'organisation du festival à la ville de San Sebastián qu'elle avait perdu vingt trois ans auparavant, premier pas vers une autonomie par rapport au pouvoir central. La projection de ce documentaire est un geste de réparation bienvenu dont le festival peut s'honorer, tout comme il peut s'honorer de ses choix de programmation mémorielle. Car quatre-vingt dix ans plus tard, des familles n'en finissent pas de faire leur deuil.
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