E. Jean Carroll: « La vérité a triomphé et Donald Trump a dû payer pour ses mensonges »

Donald Trump l'a traitée de "menteuse". Mais 30 ans après avoir été agressée dans une cabine d'essayage, la justice lui a donné raison. À 82 ans, E Jean Carroll raconte cette bataille judiciaire dans son livre Not My Type : La femme qui a fait plier Donald Trump, qui paraît aujourd'hui en France aux éditions du Cherche Midi.
RFI : Pendant des années, Donald Trump vous a traitée de menteuse. Vous l'avez traîné en justice pour agression sexuelle et diffamation. Deux procès au civil se sont tenus, en 2023 et 2025, dans lesquels il a été reconnu coupable. Votre livre Not My Type nous plonge au cœur du tribunal, dans cette bataille judiciaire hors norme… Celle d’une femme contre un président. Pouvez-vous nous relater cette soirée fatidique de 1996, quand vous, la journaliste de mode, croisez le magnat de l’immobilier, Donald Trump, devant un grand magasin new-yorkais ?
À l'époque, j'animais une émission de télévision. En sortant du travail, je suis allée chez Bergdorf's, et je vois Donald Trump qui se tient dehors. À New York, il était connu comme un flambeur, un personnage mondain, très charmant, très grand, très séduisant à l'époque. On le voyait partout : aux infos, dans les magazines… C'était vraiment l’homme du moment. En me voyant sortir, il lève la main. Je m'arrête. Il s'approche et me dit : « Hé, vous êtes la journaliste qui donne des conseils mode. [...] Aidez‑moi à trouver un cadeau. » Nous avons commencé à regarder à droite à gauche dans le magasin. C'était léger, amusant. Je lui propose un sac à main à 5 000 dollars. Il n'en voulait pas. Puis un chapeau. Non plus. Il était très amical, aguicheur. J'étais journaliste à la télé, dans le Saturday Night Live, alors pour moi c'était de l'or cette histoire !
J'avais hâte de retrouver mes amis au dîner pour leur raconter que j'avais accompagné Donald Trump faire du shopping. Puis il a proposé le rayon lingerie. Je me suis dit : encore mieux ! Nous sommes montés au rayon lingerie. Sur un présentoir vitré se trouvait un body. Il l'a pris et m’a dit : « Essayez-le. » J'ai répondu : « Essayez‑le vous-même ! » Il m’a répondu : « C'est votre taille. » J'ai répliqué : « Non, c'est la vôtre. Il vous irait parfaitement, ça va avec vos yeux. » Puis il a dit : « Allons l'essayer ! » Je pensais encore que tout cela était un jeu amusant et que j'allais le convaincre de l'enfiler par‑dessus son pantalon. La cabine était ouverte. Il m'a fait signe. Je suis entrée sans me méfier. La porte s'est refermée derrière moi. Et là, tout a basculé. Ma tête a heurté le mur. Ce qui était léger et amusant est devenu quelque chose de très sombre.
Vous savez, je ne suis pas la seule femme à qui Donald Trump a fait cela. Au procès, nous avons découvert que c'était son mode opératoire. Une femme a témoigné avoir discuté avec lui dans un avion. Dès que l’hôtesse a retiré les plateaux, il lui a sauté dessus. Il a aussi agi ainsi avec Natasha Stoynoff, journaliste à People Magazine. Elle était à Mar‑a‑Lago pour un reportage photo, il lui a dit qu'il devait lui montrer une pièce spéciale, et dès qu’il a fermé la porte, il l'a plaquée contre un mur… C'était sa méthode. Il l'a lui‑même décrite dans l'audio « Access Hollywood ».
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Vous êtes sortie assez vite de cette cabine, en deux ou trois minutes. Ensuite, vous avez appelé deux amies journalistes. L'une vous a conseillé de ne rien dire, l'autre d'aller à la police. Finalement, vous avez gardé cela pour vous. Pourquoi ?
Si j'avais accusé un homme comme Donald Trump de viol, j'aurais perdu mon emploi, mes revenus, ma réputation… J'aurais tout perdu. Je ne pouvais pas le faire. Regardez les statistiques américaines : sur 1 000 agressions sexuelles, environ 300 sont signalées. Et combien d'hommes sont condamnés ? 25. C'est l'une des raisons pour lesquelles tant de femmes ne portent pas plainte. À l'époque, je me disais que je préférais mourir plutôt que d'aller à la police.
Parce que vous ressentiez aussi de la honte ?
J'avais honte aussi, parce que je me trouvais tellement stupide.
Regrettez‑vous de ne pas être allée à la police ?
Non. Aucun regret. À l'époque, je n'aurais pas pu. On ne survit pas à une agression pour ensuite être attaquée de nouveau par les enquêteurs. Les temps ont changé. Aujourd'hui les femmes sont mieux traitées. Mais à l'époque, une amie m'a dit : « Tais‑toi. N'en parle à personne. Il a 200 avocats, il va t’enterrer. »
Vous avez finalement rendu cette histoire publique plus de 25 ans plus tard, en 2019, dans un livre. Il était alors président. Il venait d'être élu pour son premier mandat. Vous aviez 75 ans.
Oui. À 75 ans, on n'a plus rien à perdre ! (rire) On trouve sa voix. Avec le mouvement MeToo, beaucoup de femmes âgées ont raconté leur histoire. Ce fut un véritable déferlement de vérité. Je n'avais plus rien à perdre, alors je l'ai raconté.
Donald Trump a immédiatement nié et déclaré : « Elle n'est pas mon genre. » C'est d'ailleurs le titre de votre livre publié aujourd'hui en France. Qu'avez‑vous ressenti en voyant la conversation se déplacer vers votre âge, votre apparence et votre attractivité ?
Je suis une femme qui a grandi dans l'Amérique rurale. Les femmes sont jugées sur leur apparence et surtout, elles ne sont pas censées vieillir. Pour Donald Trump, tout est un concours de beauté. Quand il a rencontré la femme du président Macron, il a dit : « Oh, eh bien, elle n’est pas si mal. » C’est son prisme.
Il est en train de démolir la Maison Blanche pour construire une salle de bal, parce qu’il veut quelque chose qui soit digne d’un roi.
Sa ligne de défense n'était pas de dire que la relation était consentie, mais : « Je ne la connais pas » et « Elle n'est pas mon genre ».
Je n'ai même pas eu le temps de réfléchir à ses propos. Le déferlement de menaces et d'attaques a été inimaginable. Depuis la Maison Blanche, il a déclaré : « C'est une femme dangereuse. Si quelqu'un a des informations sur elle, qu'il se manifeste. Elle ment. » En trente secondes, ma réputation a été détruite et j'ai perdu mon emploi. J'ai été licenciée du magazine Elle après 27 ans de chroniques. Les menaces, elles, n'ont jamais cessé.
Donald Trump a été élu en 2016 quelques semaines après la diffusion d'un audio dit « Access Hollywood » dans lequel on l'entend dire qu'il embrasse les femmes et les « attrape par la chatte » sans leur consentement. Il a ensuite été reconnu responsable d'agression sexuelle avant d'être réélu en 2024. Qu'est‑ce que cela dit de l'Amérique ?
Je pense que beaucoup de gens aiment les dirigeants perçus comme forts. Ils aiment un homme qui projette l’idée qu’il peut avoir tout ce qu’il veut. C’est pour ça qu’ils ont voté pour lui. Quand on y pense, dans tout le règne animal comme chez les êtres humains, les hommes forts deviennent des chefs.
Ce qui est incroyable, c’est que beaucoup de femmes ont révélé avoir été aggressées par Donald Trump… mais c’est comme si ça le rendait plus fort. Imaginez un élan dans un troupeau : combien de femelles a un élan ? Trente ou quarante, non ? Dans le troupeau, ce sont ses femelles. Eh bien Donald Trump, c’est pareil.
Les grands chefs en ont beaucoup. Les gens se disent : s’il peut gérer autant de femmes, alors il doit être capable, ce doit être un grand dirigeant. C’est la seule explication que je trouve. Maintenant, si vous pouvez m’en donner une autre, si vous arrivez à comprendre pourquoi les Américains – et en particulier les femmes – ne se sont pas bougé les fesses pour aller voter contre lui…
Donald Trump a multiplié les recours. La Cour suprême a rejeté son appel dans l'affaire du premier verdict concernant l'agression sexuelle. Après cette longue bataille judiciaire, avez-vous le sentiment d'avoir obtenu justice ?
J'ai l'impression d'être une vieille femme sortie de nulle part qui a battu Donald Trump. Deux fois ! Et la seule raison, c'est que je n'ai jamais lâché. Je ne me suis pas inclinée. J'ai tenu bon parce que ce sont les faits, et nous l'avons prouvé. Et la vérité a triomphé. La vérité a triomphé et il a dû payer pour ses mensonges. C'est une sensation délicieuse.
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Il vous doit aujourd'hui plus de 83 millions de dollars. Que comptez‑vous faire de cet argent ?
Je vais le donner à tout ce qu'il déteste. Je vais soutenir les femmes afin qu'elles récupèrent leurs droits, à l’avortement notamment. Près de la moitié des femmes du pays ont perdu des droits sur leur propre corps. Cinquante années de progrès ont été remises en cause. Nous sommes revenus au Moyen Âge. Je veux contribuer à réparer cela.
Au‑delà de votre histoire personnelle, quand vous regardez sa manière de conduire votre pays, que ressentez‑vous ?
Je porte une combinaison de mécanicienne. Je vais continuer à la porter jusqu'à ce que lui et sa bande de voleurs quittent le pouvoir, parce qu'il a cassé beaucoup de choses dans le monde. Nous devons réparer les choses. Nous devons tout réparer. Cet homme a détruit tant de choses : l'air pur, l'eau propre, la lutte contre le changement climatique. Pensez à tous les dégâts qu'il a causés, les guerres.
Il n'y a pas si longtemps, les Américains débarquaient en France pour sauver la démocratie en France, en Europe, dans le monde. Aujourd'hui, il est en train de détruire cet héritage. C'est un renversement incroyable.
Avez‑vous de l'espoir pour les élections de mi‑mandat ?
Oui, je pense qu'on va lui infliger une sacrée défaite. Vraiment. Je pense que les gens sont en train de se réveiller. Regardez ce qu'il a fait avec le prix de l'essence, avec l'économie américaine. Non, il n’est plus populaire aujourd'hui. Les gens vont finir par voir clair dans son jeu. Ce président, qui a fait faillite six fois, ne comprend rien à l'économie.
Votre livre est aussi très drôle malgré la gravité du sujet. Votre écriture est vive et pleine d'esprit. L'humour est‑il une manière de résister ?
Je vois le monde comme une comédie. Si on ne voit que le tragique, ce n’est pas une manière amusante de vivre. Pendant le procès, j'avais l'impression d'être entourée de personnages sortis d'une satire de Voltaire. Donald Trump était là, tout près de moi. J’aurais pu tendre la main et lui tirer les cheveux, tellement nous étions proches. La manière irrespectueuse dont il se comportait au tribunal, son maquillage, ses reniflements et ce bruit incessant qu’il faisait…
Le jury populaire chargé de trancher l’affaire était comme hypnotisé… Si les électeurs américains avaient été dans la salle d’audience et l’avaient observé pendant ces cinq à six jours… personne n’aurait voté pour lui. C’est ce qui s’est passé avec ce jury de citoyens.
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