La massue ou le tango
Un nouveau gouvernement annonce inévitablement une transition. On pense immédiatement aux changements d’orientation, aux nouveaux engagements pris avant et pendant la campagne. On s’interroge sur la capacité de ce gouvernement à établir rapidement sa feuille de route, avant que ne vienne le bilan des fameux 100 premiers jours.
Pour un gouvernement minoritaire, l’exercice est d’autant plus important qu’il devra composer avec des partis d’opposition qui voudront négocier leur appui à certaines de ses mesures phares. Les 100 premiers jours seront donc cruciaux. Si le nouveau gouvernement veut asseoir sa crédibilité et durer, il devra trouver un équilibre entre son aptitude à gouverner dans l’incertitude politique et sa capacité à faire la preuve que sa vision pour le Québec est la bonne.
Rappelons-nous que les 100 premiers jours du gouvernement de Pauline Marois ont été marqués par quelques controverses, mais aussi par des reculs et des changements de direction. Cette instabilité aura contribué à nourrir une impression d’improvisation et à fragiliser la crédibilité de la première ministre. D’autres éléments ont eu leur importance, bien sûr, mais les premiers mois laborieux du gouvernement Marois ont certainement joué un rôle dans sa défaite.
Le Parti québécois s’en souvient certainement. L’entourage du nouveau premier ministre désigné, Paul St-Pierre Plamondon, a sans doute travaillé méticuleusement à attacher un plan des 100 premiers jours conçu pour lui éviter de répéter les erreurs de 2012.
On parle beaucoup de transition gouvernementale, mais on oublie souvent de prendre la transition administrative en compte. Si les orientations politiques, le plan de mandat et les nominations sont cruciaux, d’autres décisions qui se prennent loin des projecteurs peuvent être tout aussi importantes, sinon davantage.
Des transitions, j’en ai personnellement vécu deux, à l’échelle municipale. Même si ce n’est pas tout à fait du même ordre, certains facteurs propres aux institutions publiques demeurent essentiellement les mêmes. Pour mettre en œuvre son programme électoral et sa vision, un gouvernement doit pouvoir compter sur l’ensemble de l’appareil administratif. C’est avec lui qu’il réussira les réformes, les programmes et les projets qu’il souhaite mener à bien pendant son mandat.
Or, lorsqu’on prend le pouvoir, on intègre une histoire écrite depuis des mois, parfois des années, sous un autre gouvernement et avec d’autres orientations. Cette histoire propose une certaine vision du Québec et de ses institutions, mais elle met aussi en avant des façons de faire, des réflexes et des nominations clés sur lesquels le nouveau gouvernement devra pouvoir s’appuyer pour livrer sa marchandise.
Inévitablement, il y aura des résistances ici et là, au point que certains projets ou certaines orientations seront mis à risque. Un plan des 100 jours ne suffira pas : il faudra aussi un plan de transition qui exigera une fine compréhension des dynamiques internes de l’État. Tout ne peut évidemment pas être jeté par les fenêtres. Il faut aussi pouvoir s’appuyer sur la mémoire institutionnelle et sur les employés de l’État qui connaissent la machine et peuvent aider le nouveau gouvernement à avancer dans la voie qu’il souhaite donner au Québec.
Cela ne peut pas se faire à coups de massue. Il faut plutôt imaginer un tango où les deux partenaires apprennent à se connaître et à anticiper les mouvements de l’autre jusqu’à se faire suffisamment confiance pour avancer ensemble sans perdre pied.
C’est l’autre facette clé de la transition. Le nouveau gouvernement choisira-t-il la massue ou le tango ? Certaines personnes clés de l’appareil d’État ont été nommées par le gouvernement précédent. Il peut être tentant de faire quelques coups d’éclat pour asseoir rapidement son autorité.
Plusieurs se sont dits surpris de la nomination de Frédéric Guay au poste de secrétaire général et greffier du Conseil exécutif, le plus haut poste de fonctionnaire de l’État québécois. À titre de chef d’orchestre de la fonction publique, il jouera un rôle central dans la mise en œuvre des orientations gouvernementales. Rappelons qu’en octobre 2025, alors qu’il était sous-ministre adjoint de l’Environnement, M. Guay avait fortement critiqué les compressions qui avaient mené à la suppression de centaines de postes par le gouvernement Legault.
Certains ont vu une contradiction entre cette nomination et la volonté de Paul St-Pierre Plamondon de réduire la taille de l’État, comme si une telle réforme devait nécessairement se faire à la massue et à la hache. Pour réussir une transformation qui touchera autant d’employés de l’État, il faut se donner les moyens de la mettre en œuvre efficacement et avec doigté. N’oublions pas que ce sont ces mêmes employés qui devront en grande partie concrétiser cette réforme.
Dans ce contexte, la nomination de Frédéric Guay m’apparaît hautement stratégique et même judicieuse. Pour réussir une telle réforme, il faudra mobiliser l’appareil d’État, installer un climat de confiance et travailler avec des personnes capables de rassurer ceux qui devront la mettre en œuvre. Nommer quelqu’un qui a publiquement pris la défense des travailleurs de la fonction publique est donc un choix stratégique. C’est aussi un message qui nous éclaire sur la manière dont le nouveau gouvernement entend travailler avec l’appareil d’État.
Il s’agit d’une première bonne décision pour donner à ce gouvernement une chance de sortir gagnant de ses 100 premiers jours. Les prochaines nominations nous en diront davantage. D’ici la dinde de Noël et les résolutions du Nouvel An, nous saurons déjà s’il a choisi la massue ou s’il préfère apprendre à danser le tango avec l’État.
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