«Traveler’s Faith» : Marie Davidson laisse ses mots prendre toute la place
Ce qui peut surprendre certains relève de l’évidence pour d’autres. Depuis près de deux décennies, Marie Davidson fait bouger les foules avec une musique électronique qui navigue entre techno et minimal wave. Aujourd’hui, elle délaisse les rythmes pour laisser parler les mots avec Traveler’s Faith, son premier recueil de poésie, publié de manière indépendante.
La musicienne et productrice montréalaise a toujours proposé à travers sa plume, en solo et avec ses projets collaboratifs, comme avec le groupe Essaie Pas, un regard unique sur ses angoisses, sur ses frustrations et sur ses moments de grâce. Et ce, toujours avec un mélange d’images percutantes et de sourires en coin.
La poésie lui vient en partie de sa mère, la poète et performeuse D. Kimm, qui l’a initiée très jeune aux lectures publiques et au spoken word auxquels elle prenait part. À la fin de l’adolescence, Marie Davidson commence elle-même à écrire dans ses cahiers, inspirée par les excès de sa jeunesse.
Au fil de sa carrière musicale, elle n’a jamais cessé d’écrire. Longtemps restés dans ses notes personnelles, à l’exception de certains textes devenus chansons, ses poèmes voient enfin le jour publiquement. Marie Davidson assume pleinement la poète en elle.
Un saut dans le vide
« Écrire un poème, c’est comme créer une chanson. On ne peut pas le planifier, il faut attendre, et quand l’inspiration vient, on se lance. » C’est ce que Marie Davidson établit d’entrée de jeu en anglais, en ouverture de son recueil, dans lequel elle déploie en mots certains moments de vulnérabilité (ou simplement d’authenticité) vécus dans les dernières années.
Bien qu’elle nous accueille dans son univers depuis ses premières parutions musicales en solo, dès 2012, elle ne nous avait jamais laissé voir le fruit de ses écrits de manière aussi brute. C’est un exercice de création nommé Deep Fried, projet pluridisciplinaire incluant de la poésie et lancé durant la pandémie de COVID-19, qui s’est avéré révélateur pour l’interprète de Work It. Elle s’est graduellement sentie prête à montrer publiquement cette habileté à jongler avec les mots, un talent qu’elle exerce depuis l’âge de 17 ans.
Dans un élan entamé dans le cycle créatif de son plus récent album, City of Clowns (2025), elle s’est mise à écrire beaucoup. Toujours sur la route, en faisant face à ce que ce mode de vie comporte de spontané et d’aliénant, elle a fait de l’écriture un véritable refuge ; un exercice qu’elle reconnaît « indispensable pour [sa] santé mentale ».
« J’ai vraiment envie de montrer la beauté, la laideur et l’absurdité du monde tel qu’il est, confie-t-elle. C’est mon but premier quand j’écris. »
Émancipation artistique
Proposant une quarantaine de poèmes en anglais et en français, ce premier ouvrage nous emporte dans la réalité de l’artiste : les aéroports, les hôtels, les villes, le décalage horaire. Il traduit cette impression d’être constamment entre deux endroits, de ne jamais réellement se poser.
On reconnaît rapidement l’artiste qui a teinté City of Clowns de textes sardoniques et provocants. D’une plume parfois prosaïque, parfois profonde, elle pointe du doigt le culte de la personnalité, le capitalisme, les géants de la tech et ce que les algorithmes font à nos cerveaux.
Elle fait toutefois cohabiter ces élans de tension avec des moments d’introspection. Dans le poème Lovesick, elle s’est notamment aventurée sur un terrain résolument plus intime et personnel.
« C’est un paradoxe avec Marie Davidson, la musicienne. Les textes des chansons, c’est sexy, mais ce n’est pas “sexuel”. J’ai jamais vraiment parlé de ma sexualité… [Avec ce poème], j’ai l’impression que j’arrivais à parler plus de ma vie privée en tant que femme. Et ça, pour moi, c’était un step en avant. Donc, je sens que ça m’a ouvert une porte. Et que sur mes prochaines chansons, je pourrais peut-être y retourner… »
Comme quoi un exercice d’écriture peut nourrir un autre volet d’une même discipline artistique.
Le voyage comme gage de foi
Au cœur de l’exercice, à travers les épreuves, les petites scènes du quotidien et l’exutoire au sens large, on retrouve donc le voyage. Mais surtout : la foi. Comme en témoigne le poème Traveler’s Faith in Vancouver, où Davidson évoque ces instants partagés qui en révèlent beaucoup sans rien dire ; ces brefs moments de communion avec des passants qui valent parfois toutes les difficultés du périple. C’est ce qui la garde motivée et en action.
« C’est vraiment ce feeling que j’ai personnellement, quand je voyage, qu’il va y avoir des bouts difficiles, mais il va y avoir des moments extrêmement beaux et touchants, et qu’on peut accéder à ces moments de grande beauté et de connexion avec des inconnus. Parce que pour moi, elle est là, la plus grande beauté. Des petits moments où ça clique. C’est l’instant, le moment. Des fois, c’est juste un regard, un sourire. D’autres fois, c’est deux ou trois phrases échangées avec quelqu’un. Et ça m’arrive souvent », admet-elle, méditative.
« Je peux accéder à ces moments-là simplement en acceptant d’aller sur la route. D’aller de l’avant, de voyager. Et ce qui vient aussi avec toutes les difficultés d’être en voyage qui sont mentionnées dans le livre. Mais le faith, c’est d’avoir la foi que ça va valoir la peine. Parce que sur la route, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, ou quelque chose pour donner du sens à ma vie. Pour donner un sens à tout ça. J’ai une foi en l’humanité qui me permet d’aller dans l’adversité. »
Ce même voyage semble aujourd’hui porter ses fruits, officialisant un tout nouveau sentier à pratiquer dans le parcours artistique de Marie Davidson.
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