«Formation obligatoire»: les temps hypermodernes
L’aliénation absurde du monde du travail constitue un thème sinon majeur en tout cas très porteur de la culture contemporaine.
The Office, tournée au Royaume-Uni (2001-2003), reprise aux États-Unis (2005-2013), est la seule à figurer deux fois dans la récente liste du New York Times des 100 meilleures séries de notre premier quart de siècle. La version originale arrive en 16e place, la reprise en 11e position, et les deux captent, par l’entremise d’une infinité de malaises gondolants, le vide quotidien des employés d’un bureau insipide.
La série Severance (lancée en 2022) occupe la 30e place du palmarès. Celle-ci propose une vision allégorique terrifiante du travail dans un monde où les employés sont quotidiennement lobotomisés pour effacer les souvenirs de leur vie professionnelle.
Voici maintenant une autre production à verser au complexe dossier : l’essai multimédia Formation obligatoire, présenté sous le dôme de la Société des arts technologiques de Montréal (SAT) jusqu’au 14 novembre. La création imagine une technologie transutérine permettant de préparer les fœtus à leurs futurs boulots. Un peu comme si les techniques actuelles et réelles de chirurgie fœtale ou d’édition génétique étaient poussées à l’extrême jusqu’à permettre l’instruction et la formation dans l’utérus des futurs humains. Un pur cauchemar technofasciste.
Ce résumé pourrait évoquer une œuvre déprimante de science-fiction dystopique. Ce n’est vraiment pas le cas, parce que, tout en assumant un fond critique, Formation obligatoire utilise une forme joyeuse et ironique. Les spectateurs affalés sur les poufs souples s’amusent pendant une quarantaine de minutes qui passent en coup de vent. Et on en prendrait deux fois plus.
Ce travail sur le travail expose un spectacle artificiel et superficiel. Une des scènes les plus divertissantes montre des dizaines d’employés en télétravail. L’animatrice rappelle aux récalcitrants d’ouvrir leurs caméras (on ne lui obéit pas beaucoup) et les discussions n’aboutissent évidemment pas autour d’un document aux tournures inutilement complexes pour désigner du vide. Bravo.
Junior et Vénus
L’expérience immersive découle d’une idée originale et du travail du duo créatif formé par le designer Junior Vigneault et l’artiste numérique Vénus Grivegnée. Les deux trentenaires se connaissent depuis une ligue d’impro de leur école secondaire à Granby. Ils dévoilent leur première production pour la SAT réalisée dans le cadre d’une résidence de création développée sur plus d’une année.
« À la base, on y voyait un prétexte pour faire quelque chose ensemble, raconte Vénus Grivegnée, rencontrée avec son comparse après la première mardi soir, chaudement applaudie. On s’était inscrits avec une idée un peu générique. Plus on travaillait dessus, plus on se disait qu’on avait envie de parler du travail, parce que… »
« … Parce que c’est un sujet qui nous habite et qui suscite beaucoup de réflexions chez nous, complète Junior Vigneault. Ce n’est pas nécessairement qu’il nous pèse, mais il nous oblige à faire des choix en matière de création. On a décidé de se vautrer dans ce projet et on a dû mettre notre travail un peu sur pause. Oui, certaines parties du travail sont aliénantes, évidemment. »
Le dramaturge britannique Noël Coward a pourtant déjà dit que le travail est bien plus amusant que l’amusement (« work is much more fun than fun »). N’est-ce pas encore plus le cas pour un designer et une artiste ?
« Je ne dirais pas qu’on entretient une relation particulièrement problématique avec le travail, répond Mme Grivegnée. Personnellement, j’aime mon travail. C’est plutôt l’omniprésence du travail, l’obligation de travailler et la place qu’il occupe dans nos vies qui me frappent. Je trouve que c’est immense : on y passe des heures et des heures chaque semaine. »
Techno rétro
Formation obligatoire illustre donc cet univers absurde qui attend les futurs travailleurs. Le « fulldome » (18 m de diamètre, 8 projecteurs, 93 haut-parleurs…) est exploité à fond par l’entremêlement de la spécialisation sonore, d’un décor épuré rempli d’objets hétéroclites de différentes époques, des personnages à la fois familiers et synthétiques, et des images captées. L’artiste Claudie L. Desnoyers incarne Cindy, dynamique et performante guide formatrice s’exprimant dans un jargon technoadministratif contrastant avec son look affriolant.
Une impression de multimédia vieillot se dégage de l’ensemble. « La technologie rassemble des éléments et pense comprendre l’humanité, explique M. Vigneault. Mais il manque quelque chose. Elle reproduit des éléments sans nécessairement saisir tout ce qui les constitue. »
Cette fois, c’est sa collègue qui enchaîne et termine l’explication. « On voulait renverser un peu les attentes en mélangeant deux choses qu’on associe rarement : une technologie immersive très poussée et un univers visuel qui peut sembler désuet ou familier. On trouvait qu’il y avait beaucoup de potentiel dans ce contraste. C’est même un désir de subversion du dôme lui-même. »
Et ça marche. Et c’est drôle. Et ça fait du bien, encore plus dans ce lieu, la SAT, réputé pour ses productions de pointe qui prennent parfois la tête. « Les responsables nous avaient même dit qu’ils n’étaient pas certains, au départ, de savoir si notre proposition était une blague. Mais ils ont rapidement aimé le projet, justement parce qu’il se démarquait. Ils estimaient qu’il avait le potentiel de rejoindre un public qui ne vient pas nécessairement habituellement dans ce type de salle. » Mission accomplie.
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