Soirée d’ouverture poussive à la salle Bourgie avec le Concerto di Margherita
La salle Bourgie lançait sa saison 2026-2027, jeudi, avec le programme « L’amour aveugle » de l’ensemble suisse Concerto di Margherita. L’érudite mais ennuyeuse soirée se classera parmi les rares entrées en matière moroses de la salle depuis son ouverture.
Caroline Louis et Olivier Godin, le tandem à la tête de la salle Bourgie, veulent, selon les termes de la directrice, nous « surprendre » et nous « émouvoir » cette saison. Faire venir de Suisse le Concerto di Margherita était une idée audacieuse qui nous a valu son lot de surprises. Par contre, les émotions étaient rares.
Le principe du Concerto di Margherita est singulier : les instrumentistes sont chanteurs, ou, vu de l’autre côté de la lorgnette, les chanteurs sont aussi instrumentistes. Dans leur parcours thématique autour de l’amour, ils se déplacent sur scène selon une mise en espace sommaire, qui rythme un programme articulé en six groupes de madrigaux ou villanelles. Le tout forme une série de digressions sur ce sentiment.
Ennui
On ne dira pas que cette vision de l’amour soit très emballante ; c’est passablement pesant, ennuyeux ou déprimant (façon « tu es toute ma vie », « ô beaux yeux d’amour », « larmes amères »). À un moment, au bout de la 5e partie avec Chi mi fura il ben mio de Giaches de Wert, on est carrément tombé dans « Et Dieu dans tout ça ? ».
Mais les cinq protagonistes du Concerto di Margherita ont de quoi être fiers : c’est songé. D’ailleurs ils ont un solide bagage en commun : ils se sont rencontrés lors de leurs études à la Schola Cantorum Basiliensis, où ils ont fondé leur ensemble en 2014.
Tout cela est fort bien, mais on a envie de dérouler le catalogue — et quasiment tout le registre — des limites et impasses de ces choses-là. Premièrement, pour des œuvres pareilles, le format du concert, façon 2026, en lui-même : ce cérémonial quasi religieux où il ne manque plus que les bougies pour regarder, en silence, ces gens chanter des quasi fadaises d’une époque révolue.
Tous ces textes, leurs prédécesseurs les entonnaient jadis devant des auditoires, princes, nobles ou bourgeois qui, à juste titre, faisaient ripaille et se pochetronnaient gaiement pour absorber le quota dépressif inhérent à la prose assénée. Ce n’est pas pour rien que, face à la litanie ainsi débitée, nous pensions à Jean Reno avec son heaume dans Les Visiteurs, vociférant : « Où sont les poulardes, les pintades et cygnes rôtis ? »
Alors, pour créer un peu d’animation, les musiciens y allaient de déplacements ont fini par devenir des gags en soi, puisqu’une soprano et un baryton se sont mis, tout au long de la soirée, à s’échanger luths et théorbes au fil des morceaux. Ça faisait : « Refile-moi la grosse patente. Là c’est mon tour ; je te donne la petite ! »
Pauvre Sylvain
Le truc, c’est que la « grosse patente », c’était un théorbe romain à 14 cordes prêté par notre luthiste d’ici, Sylvain Bergeron. Pour nous (mais pas seulement !), l’enjeu de la soirée est vite devenu : pourvu qu’ils ne cassent pas l’instrument à Sylvain, à force de se le refiler comme un ballon de plage !
Voilà donc pour l’emballage et le cérémonial. Et si le contenu n’avait pas tant d’envergure, c’est aussi parce que parmi ces cinq « musiciens à talents multiples », il y en avait une seule qui avait des talents multiples haut de gamme, et donc vraiment une belle voix : la mezzo et violiste Giovanna Baviera (dans Queste lagrime amare de Caccini).
Il y avait aussi une sorte de « ténorino », passant souvent en voix de tête mais très sensible musicien, Jonathan Alvarado, très touchant dans son Amarilli mia bella de Caccini. Les trois autres sont soit des instrumentistes qui se piquent de chanter, soit ces fameux cas de chanteurs avec peu de voix qui « font dans le baroque » parce qu’ils ne peuvent pas chanter autre chose. Alors, ça marche bien quand ils se fondent dans l’ensemble (par exemple, quand le groupe chante le cycle de Giaches de Wert qui clôt la 4e partie). Mais il se trouve que le spectacle donnait aux uns et aux autres des solos, tour à tour éprouvants pour l’auditoire (baryton dans Frescobaldi, partie 3 ; soprano I dans Kapsberger, partie 5 ; soprano II dans D’India, partie 4), puisqu’un spectacle d’ouverture de saison de Bourgie n’est pas un spectacle de l’atelier vocal de l’Université de Montréal.
Alors, quoi ou qui inviter à la place, pour faire lever une saison dignement ? Peut-être Christina Pluhar et l’Arpeggiata, qui ne sont pas venus depuis un bout de temps à Montréal et jamais à Bourgie nous semble-t-il. Mais, franchement, avec les forces locales, un projet inédit d’Arion monté avec le Centre de musique baroque de Versailles ou le Palazzetto Bru Zane, voire Le sacre du printemps de Pentaèdre — qui va être perdu cette année au Conservatoire en pleine fin de semaine de l’Action de grâce —, auraient eu nettement plus de mordant. Bonne nouvelle : l’instrument de Sylvain a survécu.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.