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Friday, October 2, 2026

L’art est un souffle, l’IA un bricolage

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L’art tel qu’on le conçoit est une invention plutôt récente.

Le ars, artis latin correspond au techne grec. Étymologiquement, on parle de la maîtrise d’une technique, d’un savoir-faire ; c’est ainsi que la tapisserie est un art comme le sont la menuiserie, la médecine, etc. La peinture, la musique et l’écriture aussi, bien sûr. Mais pas plus.

Sans grande surprise, avec le temps, on se mettra à les catégoriser et à les hiérarchiser ; on parlera d’arts mécaniques, d’arts libéraux, et, à un moment donné, des beaux-arts. C’est une étape significative. Les beaux-arts s’éloignent de l’art, au sens premier du terme, et de sa fonction utilitaire immédiate, pour l’amener vers l’idée d’agrément, d’idéal esthétique, de performance exceptionnelle. Il s’agit d’une quête toujours plus grande de la maîtrise du matériau, que ce soit le langage, les notes, les pigments, le marbre. Il devient presque une fin en soi.

Mais c’est au XIXe siècle que l’art coupe vraiment les ponts avec métiers et artisanat. Sans minorer l’importance de Schelling, de Kant ou du romantisme dans cette métamorphose, il se trouve qu’elle advient au moment où des machines commencent à remplacer cols bleus, hommes de métier et artisans, une première étape avant que l’intelligence artificielle (IA) ne puisse se substituer aux cols blancs, compteurs et conteurs en tout genre. Je ne pense pas que cela tienne du hasard, si l’art a choisi ce moment pour se faire l’affirmation de notre humanité, de notre identité, de notre singularité. L’art devient alors un témoignage, et son essence est d’exprimer sentiment, récit, identité, critique et représentation du monde « tel qu’il gronde en nous », comme dirait Miron.

Si le grand art est un prestigieux saltimbanque — étymologiquement, celui qui saute sur le banc —, c’est un saltimbanque tout de même. Il danse et virevolte sur son étroite estrade, dans une totale précarité. Pendant que le banquier, bien assis, y prend ses aises, lui, sur ce banc, avec sa petite caisse. L’IA, c’est le banquier qui a trouvé le moyen de remplacer le saltimbanque par un automate prodigieux. Mais la fonction de l’art n’est pas d’enrichir les banquiers au détriment des artistes. Elle est de témoigner de notre humanité et de nous rassembler par la grâce de nos différences et de notre créativité autour de la beauté tragique de la vie. Rien à voir avec l’IA.

Souvenons-nous de ce que l’œuvre d’art coûte à l’artiste. Elle est un risque, parfois très grand. Elle lui coûte de son temps, de son âme, parfois même sa santé. L’artiste met en jeu son ego et ses moyens de subsistance. L’artiste se met en jeu. L’IA, cette succube technologique, grassement nourrie du génie des artistes, de l’esprit des savants ainsi que des secrets, du quotidien, des paroles et du moindre gribouillage des animaux parlants que nous sommes… l’IA, disais-je, bricole. Rien de plus. Son œuvre la plus sublime restera toujours de même nature que le plus habile subterfuge d’un fraudeur qui veut s’enrichir aux dépens de l’autre, par la séduction et la manipulation. Dans ce cas-ci, ce qui est recherché, c’est ta présence, ton attention, ta conscience et surtout — le pétrole de cette ère — tes données.

Oui, l’IA pourrait peut-être être un « outil » si elle n’était pas d’abord le fer de lance du technofascisme numérique qui travaille à l’aplatissement du monde, à une dictature par formatage qui n’a d’autre projet que de nous rendre de plus en plus prévisibles, contrôlés, dépendants, manipulables. Dans sa recherche de profitabilité, le capitalisme a produit de nombreuses aberrations ; cette dernière est la pire, fatale même pour lui. Mais tant que l’argent rentrera, hommes d’affaires et financiers, tombant du millième étage (bref, tombant plus longuement que les autres), continueront de répéter : « Pour l’instant, tout va bien. »

Mais l’IA est un « outil » qui amoindrit la part de notre esprit qui est outil et qui l’a créée. Elle nous amoindrira jusqu’à se rendre essentielle. Elle est une menace ontologique. Vouloir s’en servir pour faire de la littérature, c’est comme mettre le feu à sa maison pour se réchauffer. L’IA pourra nous écrire un excellent Réjean Ducharme — je sais, c’est terrible — qui déclenchera en nous mille émotions, des moments de révolte et d’exaltation, d’admiration, un sentiment de liberté. Et ça n’aura pas le moindre intérêt, et je n’en ai rien à faire et je m’étonne d’avoir à expliquer pourquoi ! Mais comme je ne suis pas certain d’y être encore parvenu, je fais une dernière tentative en écrivant ce qui suit…

La dernière scène du film Hamnet, de Chloé Zhao, est une scène de théâtre, magnifiée par le cinéma. Il s’agit de la finale de la première représentation de Hamlet, de William Shakespeare. Elle se joue dans une cour intérieure. Le public est nombreux. Spectatrices et spectateurs sont debout sur la terre battue, massés les uns contre les autres jusqu’au bord de la scène. À la fin, au moment où le jeune héros va mourir, une femme tout contre la scène revoit son fils, et celui de Shakespeare, Hamnet, mourir une seconde fois devant ses yeux. Elle tend désespérément la main vers lui. Une dame plus âgée juste à côté d’elle ne peut s’empêcher de faire de même.

Alors un mouvement de caméra nous fait voir la foule. Il y a cent mains tendues vers cet enfant qui se cramponne à son dernier souffle. Tous, qui sont des mères, des pères, des frères, des sœurs, tendent la main vers celui dont on vient de raconter la trop courte histoire, qu’ils viennent juste de connaître et d’apprendre à aimer, et qui meurt devant eux. Tous tendent la main vers cet autre que la mort arrache à ce monde, et qui est toujours un peu nous-mêmes. Tous tendent la main vers un jeune comédien qui meurt à la place d’un autre et rien n’est plus vrai que ce mensonge et ces mains tendues.

Je me rappelle mon émotion et m’être dit : Voilà. C’est ça, le théâtre. C’est ça, l’art. C’est une histoire de souffle, d’humains qui respirent puis ne respirent plus. D’êtres conscients de vivre et de mourir et qui se racontent eux-mêmes et se racontent le monde. Alors, oui, éteignez vos téléphones portables, repérez les sorties de secours et laissez l’IA en dehors de ça. L’art, c’est notre affaire. L’art, ça se passe entre nous.

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