Pete va-t-en-guerre
L’évidence s’est imposée lorsque Pete Hegseth a tenté de renommer son département « département de la Guerre ». Ou encore lorsqu’il a institué sa désormais annuelle allocution — peu humblement baptisée « State of the Force », en référence au discours sur l’état de l’Union du président — à Quantico en septembre dernier. Quand il a affirmé, au cours de ce même discours, que c’était « fini les gros, fini les travelos, fini les barbus, fini les tarés, fini les lavettes, fini les radicaux. Que des guerriers. […] Les guignols idéologiques, dehors. Place aux cow-boys patriotes, avec contrôle de testostérone en prime ». Après qu’il eut ensuite affirmé, dans une allocution aux cadets de l’Air Force, la supériorité des militaires sur le monde civil, il faut convenir que le secrétaire à la Défense ne se prend pas pour la queue d’une poire.
Et s’il se veut transformateur, c’est avec la subtilité d’un M1A2 Abrams SEPv3.
Il y a un an, une mise en scène analogue dans la même arène lui avait valu le silence désapprobateur des généraux. Mais cette année, l’audience soigneusement choisie d’officiers juniors et de militaires du rang lui a été bien plus favorable. Le choix n’est pas anodin pour un secrétaire qui a amorcé son mandat avec une purge du haut commandement — et qui poursuit celle-ci avec l’intention d’éliminer 20 % des officiers généraux d’ici janvier 2027. Un secrétaire dont les récentes nominations confirment son rapport personnel à l’autorité et aux normes, prompt à absoudre des aviateurs militaires de leurs infractions (dangereuses) à des règles de vol, lui qui a fréquemment milité pour que soient graciés des militaires coupables de crimes de guerre.
Une posture qui entraîne des conséquences importantes pour la sécurité nationale… et internationale, comme l’explique William McRaven, ancien commandant des opérations spéciales des États-Unis, dans la dernière livraison de Foreign Affairs.
C’est là où réside l’un des plus grands risques de la révolution hegsethienne : en intensifiant sa purge des officiers supérieurs, dans laquelle il fait prévaloir la loyauté et l’esthétique du guerrier cow-boy sur l’analyse stratégique, il établit un régime où le choix se résume à démissionner ou à plier, un processus décisionnel où les officiers ne le conseillent plus librement, mais finissent par lui dire ce qu’il souhaite entendre.
Sa logique se traduit par le déplacement, la rétrogradation ou l’incitation à la retraite de 24 hauts gradés, parmi lesquels six femmes et deux personnes de couleur — tous remplacés par des hommes blancs dont les états de service ne sont pas transcendants au point de justifier ces changements —, ainsi que par une réforme des programmes d’enseignement militaire professionnel de niveau supérieur. Avec, à la clé, une vision plus étroite du monde, dans un environnement toujours plus interconnecté.
Ainsi, Pete Hegseth, pur produit des universités de l’Ivy League (il est diplômé de Princeton et d’Harvard), qu’il qualifie d’« usines à idéologie woke » (où il a largement pu publier sur sa détestation de la diversité, sa remise en cause de l’égalité homme-femme, son assertion de l’amoralité de l’homosexualité et le nécessaire primat des valeurs occidentales), a décidé de mettre un terme aux partenariats existants avec les grandes écoles de calibre international aux États-Unis. Désormais, le Pentagone privilégiera des universités « alignées sur les valeurs » du secrétaire, comme l’évangélique Liberty University ou le très conservateur Hillsdale College.
Dans le même esprit, il a ordonné la fin du recrutement de professeurs civils permanents dans les grandes académies militaires fédérales (West Point, l’Académie navale d’Annapolis et l’Académie de l’Air Force), qui, selon lui, « diluent la priorité accordée à la létalité ».
Or, explique Peter Feaver, spécialiste à l’Université Duke des questions civilo-militaires, l’un des objectifs de la formation des officiers est de penser plus vite et mieux que l’adversaire : l’esprit critique en est la pierre angulaire. Le risque, à l’inverse, est celui de générer une pensée groupale, homogène, dont les effets nocifs ont été longuement étudiés par le professeur Irving Janis.
La vision radicale de Hegseth, maintes fois réitérée, s’articule autour d’une néoesthétique homogène du département de la Guerre excluant les femmes (et autres minorités sexuelles). Ce n’est pas un hasard si le Pentagone vient d’ouvrir un audit sur les effets de leur inclusion sur « l’efficacité militaire » (entendre : inefficacité).
Au demeurant, son fantasme de guerrier absolu repose sur une histoire tronquée, qui fait fi de ces femmes qui ont marqué l’histoire de la guerre : les Mino du Dahomey aux XVIIIe et XIXe siècles ; le « bataillon de la mort » de Maria Botchkareva, dans la Russie de 1917 ; les unités féminines de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale (comme le 588e régiment d’aviation de bombardement de nuit) ; le régiment Rani de Jhansi de l’Armée nationale indienne durant cette période ; les miliciennes de la guerre civile espagnole ; les Unités de défense de la femme (YPJ) au Kurdistan syrien ; le Female Tactical Platoon en Afghanistan. Ou, simplement, les multiples récipiendaires féminines états-uniennes de hautes distinctions militaires pour leur courage sur le champ de bataille.
La recherche en sciences de la nature va dans le même sens : les femmes enregistrent moins de variations physiologiques en situation de stress (dans le cadre d’un entraînement militaire intensif) et opèrent de manière remarquable dans des environnements à stress multiples, dans la résolution de problèmes stratégiques et dans les innovations décisionnelles ; elles se signalent aussi par leur adaptabilité comme pilotes. Le guerrier optimal est multiple et pluriel : dans ce domaine, l’homogénéité peut devenir une tare.
Bien entendu, le diagnostic que pose le secrétaire n’est pas erroné.
Bien sûr, aux États-Unis comme ailleurs, l’hyperbureaucratisation des appareils publics est une réalité : après tout, l’un de ses prédécesseurs (Robert Gates, en 2010) avait dénoncé le fait qu’il pouvait y avoir jusqu’à 30 échelons entre le secrétaire et un officier traitant. Les termes de la sécurité nationale se recomposent à une vitesse inégalée, la guerre évolue rapidement, dans une véritable révolution des affaires militaires avec la normalisation des drones, des armes autonomes et l’intégration rapide de l’intelligence artificielle sur le champ de bataille. Il est impératif de redéfinir les structures, de repenser les doctrines et d’accélérer les cycles d’innovation et d’acquisition, en réfléchissant à l’éthique de ces développements.
Mais le problème est que le fantasme du guerrier développé par le secrétaire à la Défense est monochrome et déconnecté. Il ne répond pas aux dimensions contemporaines de la cyberguerre, des guerres hybrides, aux menaces non conventionnelles, dans un contexte de polycrises, qui supposent et imposent une réflexion plus complexe. Sur tous les plans, le processus décisionnel bénéficie de la variété d’expositions, de la qualité de l’information, et de la capacité d’innovation.
Les solutions avancées sont contraintes par la palette chromatique du secrétaire à la Défense. En déployant une vision axée sur l’esthétique d’un guerrier alpha viril mythique, le secrétaire à la Défense a choisi de plonger le Pentagone, pour reprendre les termes de Jason Dempsey, au cœur des guerres culturelles.
Pourtant, l’histoire est claire : c’est dans la politisation des armées que sombrent les républiques.
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