«6 portraits néoréalistes» : à Rome, faire comme Robert Morin
Leurs noms sont Joan Omorowa, Destiny Amedu, Souleymane Soumare, Mamadou Dagnogo, Steve Emereju et Patience Sare. Issus de différents pays d’Afrique, ils sont venus à Rome dans l’espoir d’améliorer leur sort. Dans un parc, un squat ou un microstudio, Robert Morin est allé à leur rencontre. Le résultat, 6 portraits néoréalistes, voit le cinéaste capter le quotidien précaire de ces migrants, tout en mettant en parallèle la réalité de ceux-ci avec celle, étonnamment similaire, de nombre de Romains d’après-guerre.
« Au départ, je voulais refaire Le voleur de bicyclette, au complet, carrément », révèle Robert Morin, qu’on retrouve au café Chez José.
« Sauf que je n’ai pas eu le financement. Par contre, j’ai obtenu une résidence à Rome du côté du [Conseil des arts et des lettres du Québec]. Là-bas, je me suis rendu compte que les pauvres, à présent, ce sont surtout des Africains, alors qu’après la Deuxième Guerre mondiale, c’est-à-dire à l’époque du Voleur de bicyclette, c’étaient des Italiens. En me focalisant sur les Africains, je me suis demandé ce que ça fait d’être un sujet de conversations, de conversations souvent négatives. »
D’où la récurrence, dans le film, d’extraits de reportages et d’émissions en tout genre, y compris humoristiques, dans lesquels des personnalités italiennes dénoncent ou tentent de comprendre le phénomène de la migration en provenance du continent africain.
« L’immigration est un truc incontournable dans l’histoire de l’humanité. Malgré ça, je n’ai pas cherché à faire un film politique. Je ne prends pas parti. Cela dit, le film pourra être politique si le spectateur veut qu’il le soit. Tout le monde pourra avoir sa propre perception du film. »
En somme, l’intention est dans l’œil de qui regarde. Mais bref, rassemblant ses envies et constats, Robert Morin essaya de « patenter quelque chose », pour reprendre son expression. « Ce film-là, j’appelle ça un essai », note le réalisateur des films Requiem pour un beau sans-cœur, Quiconque meurt, meurt à douleur, Papa à la chasse aux lagopèdes, et Le problème d’infiltration.
Pas un documentaire traditionnel
Dans 6 portraits néoréalistes, Morin passe une journée auprès de chaque participant, du lever au coucher, successivement. Cela, tout en utilisant des extraits du susmentionné Voleur de bicyclette, chef-d’œuvre néoréaliste de Vittorio De Sica paru en 1948. Morin va jusqu’à intégrer certains participants à l’action du film de De Sica, de manière à la fois pertinente et ludique.
« Je n’avais pas envie de faire un documentaire traditionnel. Je n’ai jamais fait ça, un documentaire traditionnel : je ne saurais pas comment. »
De poursuivre le cinéaste : « Je ne voulais pas filmer uniquement des naufragés. Je ne voulais pas être misérabiliste non plus. Je ne voulais pas les prendre en pitié. Il y a des gens qui sont venus par voie terrestre, d’autres, par avion. Il y en a qui se sont débrouillés. Comme Steve, le danseur, à la fin : il est là depuis plus longtemps ; il est arrivé avant la dernière vague. Oui, il y a Mamadou, qui vit dans un parc : son expérience est réelle, mais elle n’est pas celle de tout le monde. J’ai essayé de montrer cette diversité, et la débrouillardise. »
Ce dernier aspect a à l’évidence frappé Robert Morin, qui insiste : « Dans le film, c’est leur vraie débrouillardise. »
Et même s’il ne s’agit pas d’un « documentaire traditionnel », le réalisateur précise : « C’est leur vraie vie. Ce sont les vrais lieux où ils habitent. Ça me fait penser : les autorités ont démoli le squat l’année passée. J’étais en tabarnak. Tous mes amis du film étaient encore là et ont été chassés. C’était un des rares exemples anarchistes qu’il m’ait été donné de voir. Il y avait là 500 personnes qui avaient investi un édifice abandonné et s’étaient organisées de manière fonctionnelle, avec des politiques communautaires, des sanctions, des élections… Mais bon, c’est de l’immobilier, au cœur de Rome… »
Ou l’anarchisme rattrapé par le capitalisme. À ce propos, Robert Morin y va d’une révélation qui dissipe toute notion de romantisme dans son approche. Quoique le cinéaste est connu pour son côté direct.
« J’ai été très honnête avec les participants. On a travaillé ensemble, et je les payais. J’ai fait ce film avec ma pension de vieillesse. Quand j’ai appris que je n’aurais pas de bourse, j’ai décidé de m’arranger autrement. Et donc, je les ai payés pour jouer dans le film. Si je leur avais demandé de participer gratuitement, je ne pas sûr qu’ils auraient dit oui. C’est parfaitement compréhensible. On a négocié : “Tant par jour”, “Non, je veux plus”, “Les enfants comptent aussi”, etc. », explique Robert Morin en souriant au souvenir desdits pourparlers.
Un tournage très physique
À 77 ans, Robert Morin confesse que, s’il a trouvé le projet gratifiant, l’aventure n’en a pas moins été dure sur son corps. Et pour cause : l’équipe réduite de tournage se résumait au réalisateur et à la directrice artistique et cinéaste André-Line Beauparlant, avec qui le premier forme de longue date un couple. Cela faisait beaucoup de matériel lourd pour deux paires d’épaules. « C’est probablement mon dernier projet de ce genre-là. »
Et qu’en est-il de la fiction ? « J’essuie des refus à répétition. Mais je continue d’écrire. J’aime écrire. Je publierai un tome deux de Scénarios refusés, au pire. »
Si, pour avoir dévoré le volume initial, on adorerait en lire un second, il reste que c’est au grand écran qu’est la place de Robert Morin, un cinéaste parmi nos plus grands.
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