La ruée sur les protéines met les producteurs laitiers au défi

« C’est fou à quel point en un an et demi à deux ans, la situation a complètement changé », lance André St-Pierre, le président des producteurs laitiers du Bas-Saint-Laurent.
Bien au fait des tendances dans le secteur laitier, il a été pris de court par la forte demande pour les protéines laitières. Si on recule de deux ans, avec ce qu’on a appelé dans le milieu “l'effet Ricardo”, on visait à faire du gras. La crème et le beurre prenaient beaucoup de place
, rappelle-t-il.
On est devenus bons à produire de la matière grasse, puis on essayait de gérer les surplus de protéines. On ne savait pas quoi faire avec.
Toutefois, la popularité de médicaments amaigrissants comme l'Ozempic et le Wegovy s’accompagne aujourd’hui d’un fort appétit pour les produits laitiers protéinés : le fromage cottage, le yogourt, le skyr et le lait fortifié ont la cote.
S'adapter à la ferme

L'agri-influenceur Alain Lemieux sait à quel point les tendances des influenceurs peuvent transformer les habitudes de consommation.
Photo : Radio-Canada
Pour répondre à la demande, les éleveurs doivent augmenter la teneur en protéines dans le lait.
C'est plus facile à dire qu’à faire, car, dès le départ, la sélection génétique peut influencer la production de protéines du troupeau.
Le producteur laitier Alain Lemieux, un agri-influenceur très présent sur les réseaux sociaux, en sait quelque chose. Le virage protéine
s’avère particulièrement compliqué pour lui, à cause de la race de ses vaches. La race jersey a été à la base un coup de cœur, dit-il. Mes petites jerseys, ce sont des championnes du gras. Mais je ne vais pas abandonner ma race pour ça.
On travaille avec du vivant. On a un peu les mains liées. Les vaches, on ne peut pas jouer avec ça avec des petites molettes. Ça ne marche pas comme ça.
Par ailleurs, comme il est un producteur biologique, Alain Lemieux dispose de moins d’outils qu’un producteur conventionnel pour changer la composition du lait de son troupeau.

L’expert en production laitière Rodrigo Molano conseille les éleveurs et les accompagne dans la transition vers la protéine.
Photo : Radio-Canada
La transition vers la protéine exige plusieurs changements de stratégies à la ferme, selon Rodrigo Molano, expert en production laitière, nutrition et élevage chez Lactanet.
On parle de nutrition, de génétique, mais c'est aussi la gestion des champs, les choix des variétés à semer, etc., énumère-t-il. Ça touche toute la production laitière. Et les vaches n’aiment pas les changements drastiques, il faut vraiment y aller un petit pas à la fois.
Le spécialiste explique que, pour améliorer la teneur en protéines du lait, il faut d’abord s’intéresser au rumen des vaches, le plus gros des quatre compartiments qui se trouvent dans l’estomac des ruminants. C’est là que les matières végétales riches en fibres sont fermentées, décomposées, puis transformées en énergie et en protéines.
Il faut qu'on fasse travailler le rumen, précise-t-il. Les vaches sont des herbivores. On doit être vraiment attentionnés à la qualité et à la quantité des fourrages.
Il conseille aussi d’ajouter des suppléments au repas des vaches.
Les producteurs biologiques, comme Alain Lemieux, peuvent utiliser des tourteaux de soya ou de canola, des sous-produits de l’extraction de l’huile. Les producteurs en régie conventionnelle, eux, ont aussi l’option, coûteuse toutefois, d’ajouter des suppléments d’acides aminés.
Un reportage de France Beaudoin et d'Hugo Pothier à ce sujet sera présenté à l'émission La semaine verte, diffusée sur ICI TÉLÉ samedi à 17 h (18 h 30 HA).
Primes à la protéine
Pour motiver les éleveurs, la fédération qui représente les producteurs laitiers a augmenté de 3 % les quotas de production de lait au cours de la dernière année. Produire plus de lait permet de produire plus de protéines.
Et la paye de lait a été modifiée. Un producteur est payé en fonction de la composition de son lait, soit la matière grasse et les solides non gras, comme les protéines.
Le saviez-vous? Le lait de vache est composé de 87 % d'eau. Le reste, ce sont des matières solides : protéines, gras, glucides, vitamines et minéraux.
Une partie du paiement pour la matière grasse a été transférée vers les protéines. Cette prime à la protéine a été versée aux producteurs laitiers une première fois en janvier 2026, puis en avril et en juillet dernier.

Ces dernières années, André St-Pierre avait redoublé d'efforts pour que son troupeau d'holsteins produise un lait qui soit le plus gras possible.
Photo : Radio-Canada
Comme les vaches d’Alain Lemieux produisent du lait gras, mais pas encore assez de protéines, il a vu sa paye de lait diminuer.
Les producteurs laitiers, ce sont des entrepreneurs, reprend André St-Pierre, le président des producteurs laitiers du Bas-Saint-Laurent. Ils vont chercher une rentabilité, ils veulent avoir une meilleure paye à la fin. Si la protéine est en demande, il faut que ça se reflète sur le prix.
Le lait de son troupeau d'holsteins offre déjà un certain équilibre entre les pourcentages de gras et de protéines. Et, à l’avenir, il entend choisir une relève bovine encore mieux adaptée à la demande en protéines.
L'autre défi, c'est que, dans ce qui est disponible chez les animaux, il y a beaucoup moins de variations au niveau de la protéine que ce qu'il y avait au niveau de la matière grasse. Donc, le gain va être difficile à aller chercher
, convient-il.
Une mode passagère?
On peut se demander si cela vaut la peine pour des producteurs laitiers de mettre autant d’efforts à produire plus de protéines et si la mode des médicaments pour la perte de poids et des diètes protéinées est là pour durer.
L’agri-influenceur Alain Lemieux sait à quel point les tendances des influenceurs peuvent transformer les habitudes de consommation. Mais, selon lui, la protéine va demeurer un élément important de l'alimentation humaine et ce segment de marché n’est pas sur le point de disparaître.
On se doit de prendre acte de la demande, puis essayer d'y répondre. On opère sur un système de gestion de l'offre, qui vient avec la responsabilité de combler le marché
, conclut pour sa part André St-Pierre.
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