Poirier, un DJ qui vous veut du bien
« La seule exigence que j’ai pour ce texte, c’est qu’il contienne le mot “magie” », blague à demi Poirier au terme de notre échange entourant la sortie de son 13e album, Flip The Script Sounds Good. L’incontournable compositeur, producteur et DJ montréalais, qui souligne cette année 25 ans de carrière, souhaite plus que tout faire du bien avec sa création. « Il y a tellement de mauvaises nouvelles par rapport à l’industrie de la musique et à l’IA. Dans ce contexte, c’est important pour moi de continuer à faire de la musique, de présenter une vision du monde, parce que ça me fait du bien et que ça fait du bien aux autres. Ce bien-là n’est pas pour ignorer ce qui se passe ou comment on se sent, mais pour pallier et aider. La musique est une sorte de médicament. Ne laissons pas des chantres de la Silicon Valley s’emparer de ça. C’est notre magie à nous et il faut la garder. »
L’espoir est encore permis, laisse ainsi entendre le titre de l’album. L’expression « flip the script » signifie de renverser la tendance, d’inverser la dynamique. « C’est une façon de reprendre les choses en main, de ne pas se laisser imposer un narratif, détaille le musicien. Flip The Script, c’est l’idée qu’on peut reprendre un certain contrôle. Et Sounds Good, parce que ça fait du bien. » Et parce que ça sonne bien, pourrait-on ajouter.
Pour quiconque a besoin de recharger ses réserves d’énergie en ces temps troubles, les grooves solaires de Poirier, qui juxtaposent habilement des sonorités électroniques et downtempo puisant notamment dans les rythmes latin et brésilien, sont diablement efficaces. Dans la continuité du cycle amorcé il y a dix ans avec Migration (2016), puis amplifié avec Soft Power (2020) et Quiet Revolution (2024), FTSSG propose une poignée de collaborations avec des artistes d’ici et d’ailleurs, créant un tout cohésif en parfait équilibre entre la pop dansante et l’expérimentation sonore. On y entend notamment les voix de Djely Tapa, de Bianca Rocha, de Ramon Chicharron et de Bïa.
« Ancré dans la modernité »
Peu importe le collaborateur, les relations humaines sont au cœur de la démarche artistique de Poirier. Avant d’entrer en studio, les artistes échangent sur toutes sortes de sujets. « Faire de la musique est quelque chose d’intime et il faut se donner le temps de créer une bulle avec les gens », explique-t-il. Ce qui a permis à Poirier de concocter avec Whaali le titre Zanmi, dont les paroles sont « fucking crampantes », aux dires du musicien. En créole haïtien, le rappeur taquine le producteur à propos de son travail de DJ. « J’essaie de faire en sorte qu’on entende le sens des chansons dans la voix et la structure, même si on ne comprend pas les paroles. Dans celle-là, on entend que Whaali est un peu au-dessus de ses affaires et qu’il nargue les gens. »
Qu’elles soient chantées en bambara (Dobe Béla avec Djely Tapa), en portugais (Paleo avec Pahua et Renascerá avec Bïa), en lingala (Jaloux avec Moridja) ou en français (Smoothie aux bleuets avec KNLO), ces chansons sont résolument québécoises, rappelle le producteur. « Musicalement, je ne veux pas surligner une origine quelconque, explique Poirier. Si je fais appel à eux, c’est parce que j’aime comment ils chantent. Tout ça est ancré dans la modernité et non pas dans un exotisme nostalgique du passé. »
Quelques titres instrumentaux agrémentent l’album, dont Bring Back the House Keys, dont le double sens du titre renvoie aux clés musicales de la musique house et aux clés d’une maison. À cette mention, il éclate d’un grand rire : « Ça m’a pris deux semaines pour trouver ce titre. Ça a été quasiment plus dur que de faire la toune ! » Poirier ne prend pas à la légère la titraille de ses œuvres, lui qui s’exprime d’abord et avant tout avec les sons. Ce dernier n’est pas anodin, puisqu’il cristallise la direction musicale de cet album, davantage portée sur la musique house.
À la musique comme au basket
FTSSG a été créé en un temps record de trois mois et demi, du jamais vu pour Poirier, qui a été happé par un « boum créatif » sans précédent en janvier dernier. Pour y faire face, il s’est plongé entièrement dans la création en faisant fi de toute distraction, un « privilège dans le monde d’aujourd’hui », souligne-t-il. Grand lecteur, le musicien a souvent commencé ses journées de travail par une heure de lecture, une façon d’entraîner son « muscle de concentration ». Cette capacité d’attention optimale lui a permis de creuser « plus profondément » son art et de mieux affronter les obstacles. « J’étais déterminé », résume-t-il.
Cette détermination, combinée à son talent, explique l’impressionnante carrière de Poirier, qui a pris son envol il y a 25 ans avec la sortie de son premier album, Il n’y a pas de Sud…, une collection de compositions instrumentales et expérimentales qui contraste avec la structure plus pop de ses œuvres récentes. Au cours de ce quart de siècle prolifique, le musicien a grandement contribué à démocratiser la musique électronique au Québec.
La pochette de Flip The Script Sounds Good évoque d’ailleurs le passé en montrant le jeune Ghislain Poirier en 1991, alors âgé de 15 ans. « C’est ma cocarde des Jeux du Québec. Je représentais Lanaudière au basket », raconte-t-il, établissant un parallèle entre ses parcours en musique et dans le sport, lui qui dribble encore régulièrement le ballon orange. « Dans les deux domaines, j’ai vécu les mêmes défis, les mêmes doutes et les mêmes victoires. À l’époque, le basket n’était pas un sport populaire, de la même façon que le type de musique que j’ai décidé de faire n’était pas populaire. Ma mentalité sportive m’a beaucoup aidé dans ma trajectoire artistique. »
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