Il est possible de vivre en ville sans voiture
Maxime Tremblay est un passionné de voitures. Il en a possédé 19 depuis qu’il a obtenu son permis de conduire, dès l’âge de 16 ans. Cet entrepreneur en informatique a pourtant décidé en août 2022 de prendre un virage radical : il a vendu sa Volkswagen rouge. Depuis, le père de famille du quartier de Rosemont, à Montréal, mène une vie « merveilleuse » sans posséder de char. Portrait d’un original qui ne retournerait pas en arrière pour tout l’or du monde.
« On va dîner dans un de mes cafés préférés ? On y sera dans une quinzaine de minutes à vélo », lance Maxime Tremblay en cette fin de matinée d’automne.
La rue tranquille bordée d’arbres où il habite depuis une vingtaine d’années avec sa conjointe et leur grande fille nous mène au Réseau express vélo (REV) de la rue de Bellechasse. Dans l’air vivifiant de la mi-octobre, le cycliste nous parle du récit Ça roule pour moi. Le virage d’un gars de char, qu’il vient de publier aux Éditions Château d’encre.
« Quand on a tenté l’expérience de se passer d’une auto, je n’étais pas convaincu que ça fonctionnerait. J’étais prêt à aller en acheter une autre dès que ça deviendrait compliqué. J’avais même des modèles en tête », explique l’auteur en pilotant son vélo à assistance électrique. Contre toute attente, quatre ans plus tard, la famille Tremblay a « découvert une espèce de légèreté surprenante » au fait de vivre sans voiture. « C’est beaucoup plus libérateur que je le pensais. C’est un peu la morale de l’histoire : moins de tracas », raconte Maxime Tremblay.
Moins de tracas, vous dites ? Notre parcours de 4,5 kilomètres pour aller dîner dans La Petite-Patrie est jalonné de chantiers de voirie. On est à Montréal, après tout. La ville des déviations. En voiture, nous aurions perdu patience. Mais sur deux roues, contourner les cônes orange devient un jeu d’enfant. C’est facile de se faufiler. En sifflotant. Et en profitant des couleurs de l’automne et du doux parfum des feuilles tombées au sol.
Nous arrivons au café de la rue Saint-Zotique dans les temps prévus, frais et dispos. C’est ce que Maxime Tremblay apprécie de sa vie sans voiture : la simplicité. La quasi-absence de stress. Pas besoin de déplacer la voiture deux fois par semaine pour le nettoyage des rues (et de payer les inévitables contraventions en cas d’oubli). Pas besoin non plus de déneiger le char, de remplacer les pneus, de faire les changements d’huile, de négocier les assurances, de payer les réparations…
Sans oublier les paiements mensuels, qui ont explosé depuis la pandémie. Le prix moyen d’une voiture neuve au Québec dépasse 63 000 $. Une voiture d’occasion, elle, coûte en moyenne près de 36 000 $. Ajoutez à cela le litre d’essence autour de 2 $, l’entretien, les assurances et les réparations, ça commence à peser lourd dans un budget.
Vers une vie plus agréable
Maxime Tremblay s’est fait traiter de « maudit BS » depuis la publication de son livre. Les gens parlent à travers leur chapeau : l’entrepreneur aurait les moyens de se payer la voiture de ses rêves — une Porsche 944 —, mais il aime tellement sa nouvelle vie qu’il préfère rouler en bus, en métro, en train, en Communauto et à vélo, ou se déplacer à pied.
« On me donnerait une voiture, je n’en voudrais pas », dit-il en riant.
L’autre jour, sa mère en convalescence a voulu lui prêter son petit VUS pour quelques semaines. Il a refusé. Pas pour sauver la planète, pas pour faire preuve de « vertu », pas pour convaincre le monde entier qu’on peut se passer d’un véhicule. Juste par plaisir. « La vie est simplement plus agréable pour moi en me déplaçant par un “cocktail de transports” », raconte Maxime Tremblay en savourant un sandwich au bœuf.
Il n’est pas le seul à se priver d’une voiture : le tiers des Montréalais ne possèdent pas d’auto. La même proportion d’Américains vivent sans automobile, par choix, mais surtout de façon involontaire.
La publication du livre a entraîné une tonne de messages de scepticisme sur les réseaux sociaux : « On voit bien que tu n’emmènes pas des enfants à la garderie. Je travaille dans la construction, je n’apporterai pas mon stock sur un vélo ! Je vis en région, je ne peux pas prendre le métro. »
Sa réponse : « Vous avez raison ! Vivre sans voiture, ce n’est pas pour tout le monde. »
150 véhicules à portée de la main
Il répète qu’il ne cherche à convaincre personne de l’imiter. « Je n’ai rien à vous vendre, et je ne milite pas pour que toutes les voitures disparaissent », écrit-il. Maxime Tremblay est aussi conscient que son mode de vie convient davantage aux citadins, surtout dans un quartier central de Montréal où tout est accessible à pied.
L’homme de 56 ans, sa conjointe et leur fille ont accès au métro de Montréal, à un immense réseau de bus, à des pistes cyclables. Mais ce qui change complètement leur vie, c’est l’autopartage : la famille parcourt chaque année des milliers de kilomètres avec les véhicules en libre-service de Communauto et de Leo. « Le samedi matin, quand je veux aller faire mes courses, j’ai 150 voitures Flex de Communauto à distance de marche de chez moi », raconte Maxime, toujours émerveillé par le service d’autopartage.
Les véhicules Flex sont accessibles sans réservation. Premier arrivé, premier servi. En bon « trippeux de char », Maxime Tremblay adore essayer tous les types de modèles offerts : des minifourgonnettes, des voitures électriques, des VUS, des berlines, des voitures à hayon…
La facture totale de Communauto pour les trois membres de la famille Tremblay s’élève en moyenne à 300 $ par mois. Tout compris. Même l’essence et les assurances. « Une aubaine », assure l’entrepreneur.
Après une année sans auto, la famille Tremblay a investi ses économies d’environ 4000 $ (récurrentes chaque année) dans un voyage au Grand Canyon.
« Il y a des désagréments à ne pas avoir de voiture. C’est plus long de se déplacer en bus. On doit s’adapter aux horaires. On a moins de flexibilité. Mais il y a aussi de grands avantages, comme ce voyage mémorable. En marchant pour aller faire nos courses sur la rue Masson, on découvre aussi une espèce de vie de village. On connaît les commerçants, on croise nos voisins sur le trottoir, on pique une jasette avec un et avec l’autre », ajoute-t-il.
Au paradis de l’automobile
La grande difficulté, c’est de se déplacer sans voiture loin des grands centres. Les services d’autocar et de train sont loin de répondre aux besoins en région. L’auteur rappelle aussi que le sous-financement des transports publics a été l’un des enjeux majeurs de la campagne électorale de cet automne dans les couronnes nord et sud de la métropole.
La « culture du char » a la vie dure au Québec et ailleurs en Amérique du Nord, où l’aménagement du territoire privilégie la domination de l’automobile depuis la Seconde Guerre mondiale. Il suffit de voyager n’importe où dans le monde pour constater que le Québec a des décennies de retard en matière de transports collectifs, souligne Maxime Tremblay.
Des banlieusards se sont plaints d’avoir été « pris dans le trafic » pour se rendre au lancement du livre Ça roule pour moi, dans un bar de Rosemont, au début du mois d’octobre. Une fois rendus à destination, « c’était long pour trouver du stationnement ». Tout ce beau monde aurait adoré venir en bus ou en train, mais les horaires ne correspondent tout simplement pas aux besoins.
« Le vrai enjeu n’est pas d’éliminer l’auto. […] Le défi, c’est de briser le monopole du volant. Au fond, c’est de réussir à se déprogrammer doucement de cette idée qu’on a tous obligatoirement besoin de posséder une telle machine pour vivre », écrit Maxime Tremblay.
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