«La fable des gagnants»: Plaidoyer pour un impôt sur les grandes fortunes
« On est deux philosophes, on n’est pas des économistes. On n’est pas là pour présenter une politique fiscale particulière. » C’est ainsi que Patrick Turmel, coauteur de La fable des gagnants avec son complice David Robichaud, présente son ouvrage en entrevue au Devoir.
C’est dans cette approche tout sauf académique que réside l’intérêt de l’essai, qui met l’accent sur les raisons (pas uniquement économiques) qui justifient l’imposition des grandes fortunes. Les deux professeurs de philosophie à l’université s’amusent à mêler théories et exemples concrets pour faire naître la réflexion chez le lecteur.
« Ce qui nous intéresse, nous, c’est vraiment d’amener les gens à changer un peu leur regard sur la question de la taxation de la richesse, poursuit Patrick Turmel. Si on reconnaît que les inégalités économiques sont un problème, il faut trouver des solutions. La taxe sur la richesse, ou sur le patrimoine, c’est, pour l’instant, dans le marché des idées, probablement la solution la plus intéressante et la plus faisable. »
David Robichaud renchérit. En abordant l’angle philosophique de la richesse, « ce qui nous intéressait davantage, c’est de faire la lumière sur les raisons morales qui peuvent soutenir une telle taxe, ou qui pourraient peut-être [s’y] opposer ».
Et qu’en est-il, à la lumière de leurs observations ? « On s’est rendu compte que le récit qui est mis en place sur le fait que si vous avez de la richesse, c’est nécessairement que vous avez contribué énormément et donc que vous méritez ce que vous avez obtenu, vient un peu court-circuiter notre sens moral ou notre sens de la justice. »
Car au-delà du mérite, la richesse dépend de bien d’autres facteurs. Parmi eux : la chance.
Naître au bon endroit
Les auteurs insistent beaucoup sur le récit largement véhiculé voulant qu’en travaillant fort, on finisse par récolter le fruit de nos efforts. La réalité est toutefois plus nuancée, prévient David Robichaud. L’endroit où nous sommes nés, l’école que nous avons fréquentée et la taille du patrimoine familial sont autant de conditions hors de notre contrôle qui ont une incidence sur notre parcours de vie.
« L’effort joue un rôle, la chance joue un rôle, mais il y a un autre élément qui est important : les choix collectifs, ajoute Patrick Turmel. Les choix collectifs ont un impact énorme sur les opportunités de succès, mais ce sont des facteurs sur lesquels l’individu seul n’a pas de contrôle. »
L’essai tente aussi de contrecarrer les nombreuses critiques qui ressurgissent dès qu’une taxe sur la richesse est évoquée dans l’espace public : exode des riches, complexité d’application, frein à la croissance…
Beaucoup de gens se sentent visés quand il est question de nouvelles taxes, même si elles ciblent un nombre limité de personnes. « Je pense que les gens négligent la distance qui existe entre quelqu’un qui fait 100 000 $ et quelqu’un qui fait un milliard de dollars », résume David Robichaud.
« Le vrai propos du livre, c’est taxer l’ultrarichesse, dit Patrick Turmel. Ce n’est pas le patrimoine du professionnel qui a bien réussi […] Rendu à un tel niveau de fortune, ce que ça donne aux personnes, ce n’est pas vraiment la possibilité de consommer beaucoup plus. Il y a un moment où on a assez de voitures, assez de maisons, assez de yachts. C’est vraiment un pouvoir d’influence, puis ça, c’est non négligeable. »
Les Québécois sont-ils prêts à imposer la richesse ?
On peut difficilement faire abstraction du contexte électoral dans lequel l’ouvrage atterrit en librairie. Québec solidaire a fait de la taxation des plus riches une de ses promesses phares en début de campagne. Les Québécois ont-ils de l’appétit pour ce genre de mesure ?
« Parler de taxation, c’est Voldemort, à moins d’avoir des réductions d’impôts à offrir, ce qui serait complètement irresponsable dans le contexte actuel, relève David Robichaud. Je comprends que, sur le plan politique, c’est un peu délicat d’aller dans cette direction-là. »
Le contexte n’est peut-être pas « complètement mûr » pour que les politiciens fassent la promotion d’un impôt sur la richesse, poursuit Patrick Turmel, mais ils doivent tout de même comprendre qu’il existe des distorsions dans le système fiscal et que « les inégalités économiques, à un certain moment, finissent par miner la croissance économique ».
Les auteurs braquent entre autres les projecteurs sur la taxe Zucman, en France, qui vise à corriger une iniquité fiscale faisant en sorte que les ultrariches paient une portion plus faible de leurs revenus en impôts que des contribuables moins fortunés. L’idée a soulevé un vif débat dans l’Hexagone et a été rejetée par le Sénat.
Dans La fable des gagnants, vous ne trouverez pas une recette en cinq étapes pour imposer les grandes fortunes. Vous y trouverez cependant matière à réflexion sur notre rapport à l’impôt et sur l’importance de cet outil dans la construction d’une société juste, équitable et démocratique.
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