Steve Rosenberg, BBC Moscou: «Travailler en Russie, c’est comme être plongeur en eaux profondes»

Depuis plus de 30 ans, Steve Rosenberg est le correspondant de la BBC à Moscou. En visite en France pour le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, il a accordé un long entretien à L’atelier des médias de RFI pour raconter son quotidien de journaliste étranger en Russie. Il y explique pourquoi il fait le choix de rester en Russie, malgré un environnement de plus en plus hostile aux médias.
Comment raconter, depuis sa capitale, la réalité de la Russie en guerre ? Installé à Moscou depuis plus de trente ans, le journaliste britannique Steve Rosenberg est l'un des rares correspondants occidentaux qui travaille encore dans le pays – RFI y dispose aussi d'un envoyé spécial permanent. Il y a quelques mois, un documentaire de la BBC intitulé Our Man in Moscow a montré la façon dont Steve Rosenberg continue de faire son métier.
Une immersion sous pression
Pour décrire sa vie quotidienne dans la capitale russe, le rédacteur en chef du bureau de la BBC à Moscou utilise une métaphore : « D’une certaine manière, travailler en Russie aujourd’hui, c’est un peu comme être plongeur en eaux profondes : on descend sous la surface, dans un environnement très étrange où la pression est forte. » Il explique ressentir le besoin de sortir régulièrement du pays pour « prendre un peu de recul » avant d'y replonger, tant la société a été submergée par une vague autoritaire après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, en février 2022.
Steve Rosenberg n'est pas un inconnu en Russie. La notoriété qu'il a acquise en posant des questions directes aux dirigeants russes lui vaut parfois d'être reconnu dans la rue. Ces échanges impromptus, le plus souvent amicaux, avec des citoyens ordinaires, démontrent selon lui que la propagande officielle n'a pas contaminé l'ensemble de la population.
Trente ans d'histoire, « quatre Russies » traversées
Arrivé au moment de la chute de l'Union soviétique, Steve Rosenberg a vu le pays se métamorphoser : « Avec le recul, j’ai le sentiment d’avoir connu quatre Russies différentes. » Il énumère la fin de l'ère soviétique, le chaos plein d'espoir des années 1990, la première décennie Poutine axée sur la croissance économique, puis la « Russie Z » née de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine.
Ce basculement du 24 février 2022 l'a profondément surpris. Il juge que le Kremlin a commis une erreur d'appréciation en imaginant une opération militaire victorieuse en quelques jours. Il constate aussi que « la décision de Vladimir Poutine [...] allait tout changer » et conclut : « Depuis ce qui s’est passé en février 2022, je n’écarte plus aucune possibilité. »
Visas, sources, choix des mots : le journalisme sous contrainte
Aujourd'hui, le travail en Russie des journalistes issus de pays dits « inamicaux » comme le Royaume-Uni est contraint par des règles administratives strictes : des visas au compte-gouttes et un renouvellement d'accréditation tous les trois mois. À cela s'ajoutent des interdictions d'accès aux régions frontalières de l'Ukraine comme Belgorod, Koursk ou Briansk, ainsi que l'adoption de lois répressives contre les « agents de l'étranger ».
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En outre, Steve Rosenberg explique : « Nous avons l’obligation de veiller à la sécurité des personnes que nous mettons à l’antenne. » Alors que la liste des experts acceptant de s'exprimer à son micro s'est drastiquement réduite, Steve Rosenberg pèse chaque mot de ses reportages et développe de nouveaux formats, tels que des revues de la presse locale ou des vidéoblogs.
Face au pouvoir et sous le feu de la propagande
Lors des conférences de presse officielles, il arrive à Steve Rosenberg de pouvoir poser une question à Vladimir Poutine ou au ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Cela constitue, selon lui, une responsabilité majeure qu'il mesure pleinement. Souvent pris à partie par les médias d'État russes – certains l'ont accusé de faire de la provocation –, il se défend : « Je ne pose pas de questions provocatrices : je pose des questions journalistiques normales. »
Malgré les invectives virulentes du présentateur Vladimir Soloviov à la télévision d'État, Steve Rosenberg refuse d'entrer dans la surenchère pour ne pas devenir le personnage principal de ses propres sujets : « J’ai appris à avoir la peau plus dure qu’autrefois. »
L'importance du terrain et des médias indépendants
Souhaitant raconter l'histoire en cours jusqu'au bout, Steve Rosenberg compare la trajectoire actuelle de la Russie à une œuvre littéraire sans fin : « D’une certaine manière, la Russie ressemble à un immense roman de Tolstoï, à Guerre et Paix – malheureusement, davantage guerre que paix en ce moment ! » Il rappelle l'importance capitale de la présence sur le terrain pour montrer les nuances du pays au milieu d'une « réalité parallèle » façonnée par le discours officiel et les médias d'État.
Saluant le travail indispensable de l'équipe qui est à ses côtés à Moscou, il rend aussi un hommage appuyé à la mémoire d'Anna Politkovskaïa et au courage des journalistes russes : « Les difficultés que je rencontre sont insignifiantes en comparaison de celles auxquelles sont confrontés les journalistes russes indépendants. »
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