Campagne de Charles Milliard : le cri du cœur de libéraux inquiets

Ils ont parcouru le Québec comme militants. Ils ont organisé les dernières campagnes libérales, les victorieuses comme les perdantes. Plusieurs ont été députés et ministres dans les cabinets de Jean Charest et de Philippe Couillard. Tous se définissent comme des rouges, des purs et durs, et, s’ils oscillent entre l’optimisme, l’incompréhension et le catastrophisme, ils se posent tous la même question : que se passe-t-il avec la campagne de Charles Milliard?
Radio-Canada s’est entretenue avec 12 figures importantes du Parti libéral du Québec (PLQ), déçues de la campagne de leur parti, qu’elles jugent jusqu'ici timide
, voire carrément mauvaise
.
Si les constats sont brutaux, c’est que l’inquiétude est bien réelle. Beaucoup m’ont dit que, si ça continuait comme ça, ils allaient considérer de voter pour la CAQ. En fait, pour n’importe qui, sauf pour le PQ
, avance une ancienne ministre du gouvernement Charest.
Un possible troisième référendum suscite des inquiétudes, bien sûr, mais on craint également pour l’ADN du Parti libéral. À mon avis, il faut aussi qu’ils réalisent qu’il y a un réel danger de perdre l’opposition officielle
, avance une autre ex-élue.
Une éventualité qui fait frémir plusieurs de nos sources. [Le PLQ] est un parti qui a gouverné, et dont la raison d’être, c’est de gouverner
, dit une militante.
L’histoire lui donne raison. Le Parti libéral du Québec n’a pas perdu trois scrutins de suite depuis que son principal adversaire s’appelait Maurice Duplessis. Et, dans toute son histoire, jamais un PLQ perdant n’a obtenu autre chose que l’opposition officielle.
Comment a-t-on pu en arriver là?
se demande encore la militante.
D’abord, les fleurs…
Tout le monde va te le dire : Charles, c’est un gars brillant
, lance un stratège libéral de l’ère Charest. En effet, au cours des entretiens, on décrit tour à tour le chef comme un homme d’une grande valeur
, brillant
, à l’écoute
, intelligent
.
Il coche toutes les cases de ce qu’on recherche dans un chef libéral
, résume une militante de longue date.
C’était tellement bien parti
, ajoute une ex-ministre libérale, rappelant que, il y a quelques mois à peine, les libéraux pouvaient se vanter de rivaliser avec le PQ dans la course vers la majorité, du moins selon les sondages.
Ça fait longtemps que je n’avais pas vu autant de candidats d’une aussi grande qualité
, ajoute un ancien haut responsable au PLQ, qui parle d’un boulevard d’opportunités
pour le parti.
Un manque de jugement politique
Toutefois, Charles Milliard n’a jamais fait de politique active, et ça paraît
, disent nos sources. Ça devrait être compensé par son équipe, et il est très mal servi par son équipe
, estime un organisateur politique de longue date.
Au sujet de son entourage, les jugements vont de sévères à impitoyables. Son équipe manque de jugement politique
, tranche un ancien haut gradé du parti.
Et ce n’est pas qu’un manque d’expérience. Il y a des gens dans l’organisation qui ont plusieurs élections derrière la cravate
, souligne le même organisateur. Mais c’est une expérience qui date. On pourrait dire qu’elle n’est plus très fraîche.
Il n’y a personne dans cette équipe-là qui a gagné des élections dans les 10 dernières années.
Plusieurs ne s’expliquent pas la décision d’avoir passé l’été à faire une tournée des régions, loin des caméras, alors que tout le monde, à commencer par Charles Milliard lui-même, convient que le chef souffre d’un déficit de notoriété.
Il fallait mettre la gomme pour le faire connaître
, avance un stratège. S’il comprend les bienfaits de faire huit heures de route pour aller rencontrer huit personnes
et solidifier sa base
, Charles Milliard n’avait tout simplement pas le temps
de se priver de la couverture médiatique.
Si tu as du temps, tu peux commencer à construire ton sous-sol. Mais là, il te pleut sur la tête. Ça te prend un toit.
Appelée à commenter à ce sujet, l'équipe des communications de Charles Milliard a rétorqué que Charles a été factuellement très présent sur le terrain dès le lendemain de son élection comme chef du PLQ
.
Des erreurs dans les jeux de base
L’équipe du chef est ainsi montrée du doigt pour une enfilade d’erreurs
de débutant
. On va de flop en flop, depuis le jour 1
, dit une militante exaspérée.
L’autobus, ça ne marche pas. Le slogan, ça ne marche pas. Les pancartes, ça ne marche pas
, lâche au bout du fil un organisateur politique d’expérience.
Les pancartes ne sont même pas rouges!
Comment tu peux ne pas mettre la face du chef sur l’autobus, alors que tu sais que personne ne le connaît?
dit en s'emportant un ancien haut responsable au PLQ. Moi, écrire "Réparer" sur un autobus qui va sans doute tomber en panne pendant la campagne, je ne la comprends pas
, lance un autre.

Plusieurs critiquent également le slogan « Rassembler. Réparer. Bâtir. », difficile à mémoriser, disent-ils.
Photo : Radio-Canada / John Jaramillo
Notons que dimanche, au 18e jour de la campagne, l'équipe de Charles Milliard a annoncé avoir refait une beauté
à l'autocar en y ajoutant, entre autres, une photo du chef.
Il était prévu que [l'autocar] évolue au fil de la campagne, mais j'ai aussi entendu vos commentaires sur le terrain : vous vouliez me voir davantage. Message reçu!
a écrit Charles Milliard sur ses réseaux sociaux.
Le lancement
Puis vient le lancement de la campagne, le 27 août. Une catastrophe
, de l’avis de plusieurs.
Le chef a choisi d'ouvrir le bal en présentant sa plateforme pour la région de Québec. Mais il l’a fait au même moment où Christine Fréchette entrait à l’Assemblée nationale pour son dernier conseil des ministres.
C’est "Relations publiques 101”. Toutes les chaînes de télévision jouent Fréchette en direct. Et, en petit, en bas, pas de son, tu vois Charles Milliard qui annonce son plan, pas pour la campagne nationale, mais pour la capitale nationale!
s’étonne un ancien stratège.
Le chef libéral a fait son lancement de campagne quelques heures plus tard, devant son autocar, entouré de quelques candidats.
Un lancement de campagne, ça se prépare [...]. Il faut que tu partes comme un boulet de canon
, insiste-t-il. Ça fouette les troupes.
Il donne en exemple le lancement de la campagne péquiste dans un parc de Montréal. Le set up est super beau, les candidats sont là, et le chef se lance vers eux. Il a l’air heureux. Le cadre est parfait
, analyse-t-il, en lançant aussi des fleurs à Québec solidaire et à son choix de prendre le Vieux-Port de Montréal comme décor.

Le chef péquiste a lancé sa campagne dans un parc de Montréal, le 27 août dernier.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Potvin
En comparaison, le lancement de campagne des libéraux avait des allures de point de presse improvisé
, dit-il.
Comment tu veux envoyer l’image que tu es prêt à gouverner quand tu n’es même pas prêt à partir en élection?

Le lancement officiel de la campagne libérale avait l'air « improvisé », dit un ancien stratège.
Photo : Radio-Canada
La vidéo
Et il faut qu’on parle de la vidéo
, laisse tomber une source au bout du fil. Je vais dire comme les gen Z : c’est cringe.
Lundi dernier, alors que la guerre commerciale avec les États-Unis s'intensifiait, l’équipe de Charles Milliard a choisi de mettre la campagne sur pause pour enregistrer une vidéo qui se voulait une adresse à la nation
.
Pendant un peu plus de huit minutes, le chef, assis à une table devant une rangée de drapeaux québécois, un micro planté devant le visage, récite un texte où il étaye sa vision économique. Ses yeux se promènent de gauche à droite, sur un télésouffleur visiblement mal ajusté.
Je ne vais pas lui reprocher d’essayer de s’inscrire dans l’actualité
, lance un stratège. Je lui donne 100 % pour l’effort.

Charles Milliard a fait lundi dernier une « adresse à la nation ». (Photo d'archives)
Photo : Parti libéral du Québec
Mais ils l’ont fait sur le coin d’une table, et ça paraît
, lance un ancien organisateur de campagne.
Si tu veux faire une adresse à la nation, si tu veux avoir l’air d’un président américain qui parle à son monde, il faut que ça soit parfait. Le set up, le ressenti, le discours, l’éclairage. Tout. Et ce n’était pas ça
, analyse-t-il. Si le rendu n’est pas impeccable, tu ne le laisses pas partir.
Si tu n’es pas capable de bien le faire, fais autre chose.
Une campagne fermée sur elle-même
Cinq sources ont confirmé à Radio-Canada que l'équipe de campagne de Charles Milliard a refusé l’aide de plusieurs anciens ténors du parti, mais aussi d’organisateurs politiques chevronnés.
Le parti a fait le choix de ne pas entendre ces personnes-là
, confirme une ancienne ministre. Ils voulaient faire des recommandations, faire valoir leur expérience. Ils disaient : "je vais t’aider à recruter le meilleur candidat pour telle ou telle circonscription"… mais on n’a jamais retourné leurs appels.
Ils se sont privés d’une aide précieuse, gratuite et solidaire.
Un organisateur pour le Parti libéral du Canada (PLC), qui a travaillé tant pour les campagnes victorieuses de Justin Trudeau que pour Mark Carney, nous a également raconté avoir été approché, avant la campagne, par le Parti libéral du Québec, qui sollicitait son aide.
Après une dizaine de rencontres, le téléphone a cessé de sonner. On m’a fait comprendre qu’au PLQ, le PLC, c’est toxique
, confie-t-il.
Il confirme également que d’autres gens dans son entourage étaient prêts à aider
, mais que le parti n’a [manifesté] aucun intérêt
.
Garde-t-il une amertume de son bref passage chez les libéraux québécois? Pas du tout
, dit-il, rappelant que c’est le PLQ qui l’avait d’abord sollicité. Ça m’aurait fait plaisir de le faire, mais s’ils ne veulent pas d’aide…
Charles est entouré d’une équipe diversifiée qui représente à la fois l’expérience politique du PLQ et le besoin de renouveau nécessaire
, a répondu l'équipe du chef lorsqu'elle a été questionnée à ce sujet.
Le club des optimistes
Notons que le découragement est loin d’être généralisé chez les libéraux. Tout peut arriver
: voilà une phrase qui est revenue dans presque tous nos entretiens.
Je préfère faire partie de l’équipe des optimistes
, lance au bout du fil une ex-élue. Mais c’est sûr que ça va prendre un changement
.
Il lui reste bien du temps
, lance une ancienne personnalité importante du gouvernement Charest. Vous savez, les gens prennent leur décision une semaine avec le vote.
Nous reconnaissons que la perception des derniers mois n’a pas été parfaite
, a admis l'équipe du chef par écrit en réponse aux questions de Radio-Canada. La semaine dernière, Charles Milliard a admis qu'il devait communiquer davantage avec les Québécois
.
Réussir une campagne, c’est réussir à s’adapter
, nous écrit son équipe.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.