Climat tendu dans les polyvalentes | « Les médias sociaux ont fait disparaître les murs de l’école »

L’automne est particulièrement mouvementé dans les polyvalentes du Québec. Les incidents s’y succèdent à un rythme rarement, voire jamais vu.
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À Pincourt, une école a installé des caméras et ajouté des agents de sécurité à la suite d’évènements violents qui inquiètent les parents. Depuis la rentrée, une trentaine de jeunes ont été suspendus.
À Saint-Jérôme, on a décrété une journée pédagogique d’urgence pour analyser les images d’un débordement qui a amené les policiers à menotter deux adolescents. Bilan du mouvement de foule : 78 élèves ont été temporairement exclus de l’école.
PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO DIFFUSÉE SUR INSTAGRAM
Grabuge à la polyvalente de Saint-Jérôme
À Lévis, une dizaine de jeunes ont écopé d’une suspension après avoir diffusé des photos dégradantes du personnel créées avec l’intelligence artificielle (IA).
Et octobre vient à peine de se terminer !
Ça brasse aussi à l’extérieur des écoles. Deux jeunes de 14 et 15 ans ont été arrêtés après avoir braqué une bijouterie de la Place Versailles en plein après-midi. L’évènement, survenu au début du mois, est loin d’être un cas isolé. Les policiers de Montréal ont répertorié 34 vols dans des bijouteries impliquant des jeunes de 13 à 17 ans depuis le début de l’année.
Face à tous ces jeunes, à toute cette violence, on cherche des explications.
Les coupables habituels sont connus : les écrans, les réseaux sociaux, les parents trop mous, les écoles qui n’arrivent plus à faire respecter l’autorité. D’autres ont pointé l’influence des manifestations en France. C’est tentant, commode même, de choisir les explications qui confirment nos certitudes avant de passer à autre chose. Nos vies débordent de priorités…
Mais ça me semble trop alarmant pour en rester là. L’école a mieux à faire que de gérer des crises qui requièrent des appels au 911 et des policiers.
Après des heures de discussions avec ceux qui comprennent ce qui se passe, une conclusion s’impose : la réalité des jeunes, des parents et des écoles a tellement changé vite que ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui. Peut-être pas « hier », c’est une façon de parler, mais vous comprenez.
Ex-enseignant au secondaire devenu directeur général du centre de services scolaire de la Rivière-du-Nord, René Brisson n’a même pas eu besoin de se creuser les méninges pour m’énumérer une liste d’exemples frappants.
Ce qu’il observe, c’est que « les médias sociaux ont fait disparaître les murs de l’école dans les deux sens ». Ce qui se passe à l’école se retrouve rapidement dans la sphère publique, ce qui force le réseau scolaire à gérer le flot de réactions sur Facebook et dans les médias, et à remettre les pendules à l’heure.
Pire, ce qui se passe dans la sphère publique doit être géré par l’école. « Un conflit peut commencer le soir sur Snapchat, TikTok, peu importe, puis se poursuivre durant la nuit avec des échanges entre des groupes d’élèves. Puis là, le lendemain, l’école commence. La situation est connue par une centaine, peut-être des milliers d’élèves. Puis là, ça devient le sujet à gérer. »
L’école doit aussi composer avec une foule de nouveaux enjeux : santé mentale, dépendance aux écrans, intégration des immigrants, cybersécurité, IA, pénurie d’enseignants, diagnostics de tous genres (TDAH, opposition, spectre de l’autisme, dyspraxie, troubles relevant de la psychopathologie).
« Mais les attentes envers l’école se sont multipliées dans un contexte où les ressources sont limitées », lâche René Brisson, qui n’avait encore jamais vu en carrière une suspension aussi importante que celle impliquant 78 élèves à Saint-Jérôme.
Quant aux parents, ils ne sont plus, par défaut, toujours du bord de l’école, ce qui complique les interventions. En voyant son enfant sur une bande vidéo faire du grabuge à la polyvalente de Saint-Jérôme, un parent a accusé l’école d’avoir fait un montage. L’amour rend aveugle, dit-on…
Pendant que l’école tente de s’adapter à mille nouvelles affaires en même temps, les parents doivent faire exactement la même chose. « Ils sont pris par surprise par un paquet de phénomènes », résume la psychologue et autrice de guides pratiques pour les parents Nadia Gagnier. Tout est nouveau, tout est à apprendre.
À son avis, le plus grand défi des parents d’aujourd’hui est de composer avec les communications, avec les influences qui se font à leur insu, à travers l’internet. Des jeunes se font recruter par l’entremise de jeux vidéo pour commettre des crimes. D’autres rejoignent des groupes qui encouragent l’automutilation et banalisent le suicide. Chaque semaine amène son lot de drames dans les chaumières.
Tout cela dans un contexte d’incivilité généralisé qui frappe autant les élus que les fonctionnaires et les commis dans les magasins.
Si les adultes perdent la capacité d’être patients et de discuter poliment, peut-on s’attendre à ce que les adolescents soient respectueux ?
N’empêche, les parents doivent dissuader leurs enfants d’avoir des comportements non acceptables socialement, mais il y a des limites à les blâmer, croit Mme Gagnier, car ils ne sont pas « à côté de leur enfant quand il fait des niaiseries ».
Les élèves qui font les manchettes dans les journaux réagissent à une panoplie de facteurs complexes qui se superposent et interagissent. On ne peut donc pas simplement blâmer les parents, ou l’école ou les écrans. Encore moins condamner bêtement les ados, insiste Vincent Bégin, responsable du programme de maîtrise en psychoéducation de l’Université de Sherbrooke. Détenteur de deux postdoctorats, il s’intéresse précisément aux difficultés de comportements chez les jeunes et à la violence.
Que nous dit la science, Monsieur le professeur ? Qu’un adolescent, ça peut changer si on en prend soin, si on lui montre qu’on se soucie de son sort, s’il est entouré d’adultes significatifs. Ça ne veut pas dire de tout laisser passer, plutôt de mettre un cadre précis et cohérent.
Non, les petits voyous ne suscitent pas l’empathie, surtout quand ils empêchent le reste de l’école d’apprendre tranquillement. « Mais même si c’est dégueulasse comme acte, ce qu’il a fait, ça demeure notre enfant, ça demeure quelqu’un dont on doit prendre soin comme société. »
Un message difficile à avaler sur le coup de l’émotion, mais nécessaire pour notre avenir.
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