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Wednesday, September 30, 2026

Ałaya, passeur d’Histoire

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Mät'àtäna Män – quelque chose de gelé dans le lac, en tutchone du Sud. C’est ici que commence cette histoire, au pied des géants de pierre du parc national Kluane. En cette fin d’été, les eaux de ce qui est aussi connu sous le nom de lac Kathleen n'ont pourtant rien de glacé : elles arborent une spectaculaire robe turquoise dans laquelle se reflète une trouée de lumière qui déchire la grisaille menaçante du ciel, comme un présage.

La silhouette massive du mont King’s Throne domine la scène qui se déroule entre Haines Junction, au Yukon, et Haines, en Alaska. En contrebas, sur la grève, un homme trône sur une chaise de camping installée au milieu d’une quarantaine de personnes réunies autour d'un feu.

Vêtu d'une veste à franges en peau d’orignal, finement brodée de motifs floraux, il observe avec bienveillance son auditoire qui se réchauffe, thé à la main pour lutter contre l’humidité pénétrante, puis saisit son tambour et en approche délicatement la peau des flammes pour que la chaleur la tende, libérant ainsi des vibrations plus graves et profondes. Satisfait de la résonance, le conteur lève les yeux, inspire, et laisse s'élever sa voix.

Mon nom est John Fingland, je suis membre des Premières Nations Champagne et Aishihik, sur les terres desquelles nous nous trouvons. Mon nom traditionnel est Ałaya, ce qui signifie ''ami''. Il m’a été donné par mon frère lors d’une cérémonie il y a deux ans de cela.

John Fingland raconte devant une groupe de personnes au bord du lac Kathleen, au Yukon, en août 2026.

Devant un public suspendu à ses lèvres, l’homme de 60 ans, aux yeux perçants derrière de fines lunettes rondes, raconte la complexité de retracer l’histoire de son peuple, établi sur ces terres boréales depuis plus de 10 000 ans. John Fingland explique que les repères culturels d'aujourd'hui n'ont parfois que quelques siècles. Il y a 300 ans, l'orignal n'avait pas encore remplacé le caribou dans les plaines; les vêtements de peau n'étaient pas ornés de perles colorées; la bannique n'existait pas; et il était inutile de voyager pour se nourrir tant le saumon foisonnait dans les rivières avoisinantes.

Alors que les dernières paroles de son récit s'envolent, John tourne ses paumes ouvertes vers le ciel. À cet instant précis, la fine bruine qui commençait à tomber se transforme en une pluie d'orage, drue et lourde. L'homme sourit. Ce même geste, il l’a effectué il y a plusieurs années, lors d’un voyage initiatique qui a changé son histoire.

D’Ottawa à la terre de ses ancêtres

D’Ottawa à la terre de ses ancêtres

Pour comprendre le parcours de John Fingland, il faut quitter les rives du lac pour se rendre à Champagne, un hameau autochtone de 29 âmes blotti entre Whitehorse et Haines Junction. Une longue route rectiligne, bordée d'épinettes immuables, mène à ce chapelet de chalets en bois dispersés au gré du relief.

Ici, John vit entouré d’une partie de sa famille et des vestiges de l’histoire de ses aïeux. En face de chez lui habite l'un de ses frères. À quelques mètres, une humble cabane de rondins grisés par le temps lutte contre l'affaissement. C’était la cabane de mes grands-parents, glisse-t-il avec respect et fierté, évoquant ce patrimoine précieux qu’il tente de préserver.

Sa demeure, un modeste chalet de bois ceinturé d’herbes hautes, a elle aussi sa propre histoire : Mon oncle habitait ici et, quand il est mort, personne dans ma famille ne voulait habiter à Champagne, alors ils m’ont demandé de vivre ici pour un an en attendant de trouver quelqu’un. Ça fait maintenant 16 ans; j’adore cette maison.

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À l'intérieur, le chalet se révèle être un véritable musée intime. Sur les murs jaune pâle, la lumière éclaire une mosaïque de souvenirs de voyages – Inde, Vietnam, Russie, Égypte, Moyen-Orient, Paris – côtoyant des toiles vibrantes signées par les artistes yukonnais Jim Robb et Ted Harrison.

Assis sur un canapé recouvert d’une couverture colorée, John livre son histoire. Une trajectoire qui a débuté loin des montagnes du Yukon, dans la capitale fédérale, Ottawa. C'est là qu'il a été élevé par ses parents adoptifs, Ilene et Frank Fingland, une enseignante et un haut fonctionnaire qui l'ont accueilli à sa naissance après que sa mère biologique l'a abandonné lors de la rafle des années 1960.

Le salon de John Fingland regorge d’artefacts autochtones. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Cette sombre période du Sixties Scoop a vu des milliers d’enfants autochtones être arrachés de force à leurs familles par les services sociaux partout au Canada, brisant net la transmission des langues et des identités. Bien que son cas personnel relève d'un abandon volontaire, John ressent intimement la blessure collective de cette génération issue de parents survivants des pensionnats pour Autochtones.

Le petit John Fingland était collé à sa mère adoptive, de peur de la perdre. Il se souvient encore d’une carte de fête des Mères qu’il lui avait écrite, bien différente de celle de son frère adoptif. Elle disait : ''S’il vous plaît, ne m’abandonnez pas, s’il vous plaît, ne mourez pas, je ne veux pas être seul.''

« Enfant, on ne connaît que la maison qu’on habite. Comme la mienne était très heureuse, je ne comprenais pas pourquoi une autre maison très heureuse m’avait abandonné. J’aurais eu une vie différente si j’avais su que la maison d’où je venais n’était pas heureuse. »

À Ottawa, John grandit préservé du racisme direct, ses camarades de classe ignorant tout des réalités autochtones : À l’école où j’allais, les enfants méchants ne savaient pas quoi dire contre les Premières Nations. Ils étaient racistes envers les autres personnes de couleur, et ils me donnaient les insultes contre les Chinois, mais ça ne marchait pas.

Soutenu par l'amour inconditionnel de ses parents adoptifs, il se prend de passion pour l'exploration du monde. Dès l'âge de 10 ans, il parcourt chaque année un nouveau pays avec sa famille. Son bilinguisme précoce lui ouvre des portes : il est choisi pour représenter le Canada en France et en Belgique aux côtés d'anciens combattants de la Grande Guerre. Le 11 novembre 1983, j’étais sur l’Arc de Triomphe aux côtés du président français François Mitterrand et d’un million de personnes dans la rue, se remémore-t-il, l'émotion encore vive.

Puis, le destin le ramène vers sa terre natale lorsque son père adoptif est nommé sous-ministre des Finances du Yukon. La famille s'installe à Whitehorse. Pour l'adolescent habitué aux lumières d'Ottawa, le choc est brutal. À Whitehorse, il y avait beaucoup de racisme envers les Autochtones, il faisait nuit la majorité de la journée, il faisait très froid, les gens écoutaient du heavy métal alors que j’aimais les Beatles, je ne voulais pas être là. Il se réfugie à Ottawa dès qu'il le peut, chaque été, puis y mène ses études postsecondaires.

Mais le Yukon a une emprise sur lui qu'il ne peut ignorer et qui va même changer le cours de sa vie.

John est étudiant en histoire à l'Université d’Ottawa lorsque l’Entente sur l'autonomie gouvernementale des Nations Champagne et Aishihik entre en vigueur en 1995. Cet accord conclu avec le gouvernement fédéral donne à cette communauté l’autonomie sur ses terres et la possibilité de créer ses propres lois.

À la suite de cette entente, le gouvernement de cette Nation propose à John de venir y enseigner l'histoire. Il y revient d'abord sporadiquement, avant de s'y établir définitivement en 1999.

John Fingland tient une ancienne photo de lui, dans sa maison dans le hameau de Champagne, au Yukon, en août 2026.
L’Entente des Nations Champagne et Aishihik, dont John est originaire, découle directement de Together Today for Our Children Tomorrow, un document phare qui exposait pour la première fois les revendications territoriales des Peuples autochtones du Yukon en 1973. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

C’est à cette époque que l’historien part en quête de ses origines, mais les procédures officielles auprès de sa Nation ne portent pas leurs fruits. C'est finalement une rencontre inattendue qui va forcer le destin.

Un été, alors qu’il guide une expédition archéologique près des lacs Mush et Bates, dans le parc Kluane, John discute au coin du feu avec Earl, un membre de la communauté venu prêter main-forte. Il m’a demandé quand j’étais né et je lui ai répondu : ''En juillet 1966.'' Il m’a dit : ''C’est drôle, ça, parce que ma mère était enceinte d’un enfant, en juillet 1966. Elle est allée à l’hôpital et elle est revenue sans enfant.''

Sous le choc de cette révélation extraordinaire, les deux hommes choisissent pudiquement de parler de sport pour faire redescendre la pression. Parce que c’était trop! La première personne autochtone que je rencontre, c’est mon frère! C’est comme ça que l’Univers marche.

Un voyage initiatique

Un voyage initiatique

John Fingland repose quelques secondes ses bras, paumes vers le ciel, le long de son corps, comme pour reprendre son souffle et contempler les souvenirs qu’il vient d’évoquer. Bien que le français ne soit pas sa première langue, son vocabulaire est riche et coloré. C’est un homme cultivé, comme en témoigne le foisonnement de livres dans sa bibliothèque. Charles Dickens, Hemingway, Tolstoï, Steinbeck, et même Émile Zola, John les a tous lus de façon obsessionnelle.

Il reprend son récit en 2005, au moment où il quitte la capitale yukonnaise pour s’établir à Haines Junction comme guide touristique. Seul guide autochtone de son équipe, il fascine les visiteurs. Pour enrichir ses présentations, il entreprend de faire des entrevues avec les aînés des Nations Champagne et Aishihik. C'est le déclic : J’ai appris beaucoup de choses, et après ça, je me suis dit qu’il fallait que je change, il fallait que je devienne une personne des Premières Nations.

« Je voulais avoir une dimension spirituelle dans ma vie. J’ai découvert que je venais d’un endroit spirituel. »

Un panneau indiquant le bienvenu à Haines Junction, au Yukon, en août 2026.
Dakwäkäda, en tutchone du Sud, est le nom que les Nations Champagne et Aishihik donnent à Haines Junction. Cela signifie « cache élevée », en référence aux structures en bois surélevées utilisées pour mettre la nourriture à l’abri des prédateurs. Des abris respectés de tous et qui n’étaient jamais pillés. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Cette transformation intérieure culmine lors d'un voyage fondateur. Un été, John accompagne six aînés et six adolescents qui vont cueillir des bleuets sauvages à la frontière de l'Alaska. Arrivé sur les lieux, le groupe descend du véhicule... en laissant les clés à l'intérieur.

J’ai voulu briser la vitre, mais il n’y avait aucune roche dans les parages, se rappelle John. Submergé par la panique et le sentiment de responsabilité, il s'isole dans la taïga pour pleurer en silence. Il me fallait un Slim Jim [une fine tige métallique] pour déverrouiller la porte, mais il n’y avait rien. C'est alors qu'il s'en remet à une force supérieure :

Je suis une personne des Premières Nations. J’habite dans un Univers avec un Créateur qui le contrôle. Puisque je suis autochtone et que ce sont mes croyances, je vais lui demander, parce que j’ai besoin de lui maintenant.

John ferme les yeux et prie de toutes ses forces pour l'impossible. Il y a quelque chose qui est arrivé dans mes mains, j’ai ouvert les yeux et c’était la pluie.

En baissant les yeux vers le sol détrempé, il aperçoit une fine tige de métal rouillé : un débris tombé d’un chariot pendant la ruée vers l’or. Le meilleur Slim Jim dont il pouvait rêver. La portière s'ouvre. À partir de ce moment-là, je me suis dit que je faisais partie de quelque chose de plus grand que moi.

John Fingland regarde dans la distance, dans les montagnes au Yukon, en août 2026.

« C’est l’Univers qui m’a aidé dès ma naissance. Ma génération était soit placée en famille d’accueil, soit élevée dans de mauvaises conditions par leurs parents. Moi, j’ai eu de la chance d’avoir été adopté par une famille qui m’aimait beaucoup. J’ai l’impression d’avoir été une personne magique dès ma naissance. »

Dès lors, sa vie a un sens. Il accepte et réalise que son avenir est là, entre les aînés et les jeunes de sa Nation, au milieu des champs de bleuets sauvages, des montagnes, des lacs et des plaines du Yukon.

Malgré les tentatives de John de créer des liens avec sa mère biologique avant son décès en 2017, celle-ci a refusé de renouer le dialogue, interdisant même à ses autres enfants de lui adresser la parole. Cela ne l'a pas empêché de se rapprocher d'une partie de sa famille, notamment de l’un de ses frères, qui l’a baptisé Ałaya, ami, et de devenir un membre important de sa communauté. Avec le recul, il mesure sa chance.

Au confluent du savoir autochtone

Au confluent du savoir autochtone

À Haines Junction, le village principal de sa communauté, John Fingland est une figure incontournable. Les touristes et les locaux le croisent partout, particulièrement durant la haute saison où ce village de 900 habitants est pris d'assaut par les visiteuses et visiteurs venus explorer les 22 000 kilomètres carrés de glaciers et de pics vertigineux du parc national Kluane.

C'est au Centre culturel Da Kų – notre maison en tutchone du Sud – que bat le cœur de son engagement professionnel en tant qu'interprète principal du patrimoine.

L'une des premières contributions majeures de John à Da Kų a été de concevoir les 24 panneaux explicatifs du centre, un travail colossal mêlant recherches d'archives et collectes de récits sur le terrain. Voyant les ravages que les pensionnats ont causés en brisant la chaîne de transmission orale traditionnelle, il a compris l'urgence d'archiver ces voix.

« Les pensionnats pour Autochtones ont déchiré cette façon de faire, alors maintenant, pour préserver nos histoires, il faut les écrire, sinon elles disparaissent. »

Pour ce faire, il réalise un travail patient et respectueux du protocole : Je retrouve les histoires dans les livres, puis je contacte la famille de l’auteur et je demande si je peux raconter à mon tour l’histoire. Je n’ai jamais entendu non, parce que tout le monde veut que les histoires soient racontées.

L'extérieur du Centre culturel Da Kų, à Haines Junction, en août 2026.
Le parcours muséal du centre culturel Da Kų unit deux perspectives : une moitié, gérée par Parcs Canada, détaille la géographie scientifique du parc, tandis que l’autre retrace l’histoire millénaire des Premières Nations Champagne et Aishihik. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Derrière l'immense baie vitrée du centre culturel, John balaye les massifs d’un geste de la main : Les montagnes, ici, plus une en Colombie-Britannique – le mont Fairweather – sont les 18 montagnes les plus hautes au Canada. Le mont Martha Black, qui s’élève majestueusement devant lui, est pourtant bien modeste comparé au colosse du pays, le mont Logan, qui culmine à 5959 mètres.

Ces sommets sont sa boussole. S'il ne les parcourt plus à pied, il les survole régulièrement en hélicoptère aux côtés d'archéologues et de scientifiques. Il a même baptisé un pic anonyme de la chaîne Alsek du nom de son identité retrouvée : le mont Ałaya.

C'est dans ce milieu glaciaire unique – la plus grande calotte glaciaire non polaire de la planète – que John a trouvé le point de rencontre parfait entre la science moderne et la tradition orale. Pour moi, nos histoires et la géographie, ça va ensemble. L’année dernière, j’ai appris l’histoire des glaciers, et je ne savais pas que ça intéressait autant de monde! s’exclame-t-il, encore surpris et flatté par l’ampleur qu’ont prise ses découvertes.

« Dans l’histoire du Canada, on pense que les Autochtones ont leurs histoires, et la science c’est différent. Mais maintenant, je commence à dire que les deux sont complémentaires. »

Pour montrer la pertinence de cette méthode de transmission du savoir, John Fingland évoque la visite d’archéologues en 1977 dans la vallée où s’étend Haines Junction. Ceux-ci étaient à la recherche d’artefacts témoignant de la présence abondante de caribous sur les terres des Nations Champagne et Aishihik, ainsi que de preuves d’interaction entre ces Autochtones et les animaux. Interrogés sur la question, les aînés autochtones ont encerclé sur une carte des sommets montagneux s’étendant de Kluane à Carcross. Incrédules, les scientifiques ont rejeté ces observations, pensant qu’il était improbable que les caribous se soient rendus aussi haut alors que la nourriture était présente dans les plaines.

Il faudra attendre 20 ans pour qu’un chasseur de mouflons trouve un artefact de caribou sur une plaque de glace en fonte de l’un de ces sommets. Une expédition à laquelle John Fingland participe valide alors chacun des emplacements indiqués par les aînés en 1977 grâce à la découverte d’artefacts autochtones vieux de 9300 ans.

Au cours des derniers 10 000 ans, il y a eu des étés très chauds avec beaucoup de moustiques, de loups et d’ours, alors les caribous sont montés jusqu’en haut des montagnes sur les plaques de glace pour échapper aux prédateurs, raconte-t-il, ajoutant que les aînés l’ont appris de leurs ancêtres. C’est un exemple que notre tradition orale est meilleure que les recherches scientifiques. Et c’est pour cela qu’on utilise ce système.

John Fingland raconte des histoires au bord du lac Kathleen en août 2026.
John Fingland guide sur le terrain les équipes de scientifiques qui étudient les glaciers et les montagnes du parc national Kluane. Les chercheurs bénéficient ainsi de sa connaissance des lieux et du savoir de son peuple. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Désormais, les écoles, les médias et les chercheurs s'arrachent ses récits. L’année dernière, il a présenté ses travaux à la prestigieuse conférence ArcticNet, démontrant comment les récits ancestraux anticipent et complètent les découvertes scientifiques sur les changements climatiques.

Et lors de ses causeries autour du feu ou dans les écoles, John Fingland ne rate jamais une occasion de sortir une petite boîte en plastique renfermant des copies d’artefacts retrouvés par les archéologues sur les plaques de glace des sommets du parc Kluane. Pointes de flèches, lanières de cuir, morceaux de vêtement, ces objets agissent comme des preuves tangibles de la véracité de ses récits et fascinent les scientifiques comme les plus jeunes avec qui il souhaite aussi partager ce savoir.

Une responsabilité envers la jeunesse

Une responsabilité envers la jeunesse

De retour au lac Kathleen, la nuit est tombée, et la pluie a laissé place au silence de la forêt. Réfugié avec son groupe dans la chaleur d'une cabane en bois, John achève sa veillée par le grand mythe fondateur des Nations Champagne et Aishihik que partagent de nombreux Premiers Peuples du Nord-Ouest du Pacifique : l'histoire du Corbeau qui déroba le Soleil, la Lune et les étoiles pour les offrir à l'humanité.

Tenant une peluche de corbeau et trois petites boîtes de bois mystérieuses, il captive l'assemblée, en particulier la toute jeune Pearl, blottie contre sa mère. John s'amuse à faire participer la fillette, agitant le corbeau sous ses yeux écarquillés. Cette complicité avec l'enfance n'est pas fortuite. C’est le cœur de sa mission, celle de transmettre son savoir à la nouvelle génération, d’éduquer les futurs conteurs et conteuses des Nations Champagne et Aishihik.

Trois boîtes avec des dessins autochtones de corbeau, dans le hameau de Champagne au Yukon, en août 2026.
L'histoire du Corbeau qui déroba le Soleil, la Lune et les étoiles pour les offrir à l'humanité est la cosmogonie des Nations Champagne et Aishihik. Le conte imagé fonctionne très bien avec les enfants grâce à la peluche de corbeau et aux boîtes en bois contenant les astres. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Jusqu’à récemment, John Fingland donnait sans compter son temps à l'École St Elias de Haines Junction.

Je rentrais dans la classe et l’enseignant arrêtait les cours pendant 10 minutes pendant lesquelles je montrais, à l’aide de mon ordinateur, les planètes, les astres et toutes les choses qui sont formidables dans l’Univers dit, des étoiles dans les yeux, celui qui travaillait comme agent d’éducation. Si on pense à ces choses, tous les humains ont quelque chose en commun dans le monde, et c’est ça que j’aime.

Je veux être avec les enfants parce qu’ils ont encore de l’imagination, explique John en citant le défunt scientifique et vulgarisateur américain Carl Sagan, qui déplorait que, lorsque les jeunes grandissent, ils arrêtent de poser des questions. Moi, je n’ai pas écouté quand j’étais à l’école parce que je savais que ce n’était pas un bon système. J’espère être une personne qui cultive la curiosité chez les enfants.

Après une décennie à travailler dans l’école, il a appris que la charge émotionnelle peut être lourde. Accompagner chaque jour des jeunes et des familles luttant parfois contre les traumatismes intergénérationnels hérités des pensionnats est devenu de plus en plus dur : Je me disais que tous ces enfants étaient à moi, et c’était trop.

Une fois son emploi terminé, il a souhaité retourner à l’école pour continuer de transmettre son savoir bénévolement aux enfants, mais la direction ne comprenait pas. Je suis ici parce que j’ai une responsabilité envers les citoyens de mes Premières Nations. Si des personnes ont faim, mon frère, malgré son travail, va aller chasser l’orignal et leur donner la viande. Et personne ne va dire que ce n’est pas son emploi. Ce n’est pas mon emploi, mais je peux le faire mieux que d’autres personnes, alors je le fais, objecte celui qui perd rarement son calme.

Il se réjouit néanmoins que chaque classe dispose d'une chaise des aînés qu’il peut utiliser. Quand l’école me demande d’intervenir, je vais lire nos histoires aux enfants, je vais cuisiner la nourriture traditionnelle. C’est juste une source de bonheur.

Son énergie, il la canalise maintenant dans le programme Shäwthän Näzhì – la terre qui guérit, en tutchone du Sud.

Des familles Champagne et Aishihik sont invitées, deux fois par mois, dans une ferme pour se ressourcer et travailler le sol. John s'y occupe des enfants, leur transmettant le respect de la terre à travers les contes traditionnels. J’essaye d’aider les enfants, mais aussi d’offrir de l’aide aux parents, toujours sans jugement. Ils sont là parce que leurs parents avaient les mêmes problèmes.

Le sourire aux lèvres, le regard puissant, Florence Kushniruk ne tarit pas d'éloges sur son cousin et sur son travail à la ferme ou avec les enfants. La responsable de l'apprentissage pour les Nations Champagne et Aishihik se réjouit d’avoir dans ses rangs un tel allié qui a toujours soif de connaissance et qui, à chaque rencontre, a davantage de réponses à ses questions.

« On a besoin de plus d’hommes comme lui, d’hommes qui sont présents. Il est un excellent exemple pour ça. Il est toujours là quand on a besoin de lui. »

Florence et John coorganisent chaque année un voyage d'études à Vancouver et à Victoria pour les élèves de 11e année de l'École St Elias, afin de briser l'isolement des jeunes du Nord qui tentent d’approcher les géants universitaires du Sud.

Si, une fois diplômé du secondaire dans un village de 900 personnes, on se rend à l’Université de la Colombie-Britannique, qui regroupe plus d’élèves que toute la population du Yukon, on est sûr d’échouer et de [vouloir] rentrer au village, note John Fingland, ajoutant que ce voyage d’acclimatation permet aux jeunes de se projeter dans une grande ville et d’avoir plus de chances de réussir leurs études.

Quel meilleur compagnon de voyage que John, lui qui sillonne le globe? ajoute Florence au sujet de son cousin qui, aujourd’hui encore, continue d'explorer le monde plusieurs fois par an.

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La relève, John la voit déjà grandir. Juliette Joe, 18 ans, en est un excellent exemple. La jeune femme autochtone qui a débuté sous l'aile de John est aujourd'hui elle-même interprète du patrimoine à Da Kų : Il me faisait cuisiner du pain bannique et de la glace de savonnier [soapberries] pour les enfants de l’école. Il m'a aidée à sortir de ma coquille, j’ai davantage confiance en moi depuis que je travaille avec lui.

Aujourd'hui, le mentor et son élève écrivent ensemble un livre sur l'histoire de la mystérieuse patate tlingit, une variété précoloniale cultivée à Da Kų pour favoriser l'autonomie alimentaire du territoire.

Pour la réalisation de cet ouvrage, John n'a pas hésité à faire confiance à la jeune femme en l'envoyant seule mener des entrevues à Dawson : Voir la jeune génération réussir et savoir que j’ai participé à cette réussite, ça me fait dire que j’ai joué un petit rôle dans leur vie. Mais quand je leur en parle, ils me disent qu’ils n’auraient jamais réussi sans moi. C’est une grosse responsabilité.

Vue du lac Kathleen dans le parc national Kluane, au Yukon, en août 2026.

Celui qui a célébré ses 60 ans ce printemps vient de franchir un nouveau cap en accédant officiellement au statut d'aîné des Nations Champagne et Aishihik. Même si ce statut s’acquiert automatiquement à cet âge dans sa communauté, il semble être accompagné ici d’une reconnaissance dont il apprécie l’importance.

« Hier, un aîné est venu me voir et m’a dit : C’est très important, ce que tu fais, et les aînés reconnaissent ce que tu fais. Ils parlent de toi et de la fierté qu’ils ont que tu sois revenu ici et que tu racontes les histoires de la Nation. »

Le ciel de Haines Junction s'est enfin dégagé, et les géants de pierre du parc Kluane dévoilent leurs tout nouveaux manteaux blancs. L'héritage d'Ałaya est là, vivant, des cimes des montagnes du parc national Kluane aux étoiles qui brillent dans les yeux des enfants de l'École St Elias. À Haines Junction comme à Mät'àtäna Män, le conteur tisse, fil par fil, histoire par histoire, la courtepointe de la réconciliation.

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