Petite fin du monde

À peu près à la même époque où Luc Ferrandez a quitté Le Plateau-Mont-Royal, d’autres signes de la fin du monde sont apparus.
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Un auteur en lice pour le Goncourt fut accusé d’avoir fait écrire son roman par un robot.
Au départ, on a été très occupé, non sans raison, par le volet policier de l’affaire. S’agissait-il d’une imposture ? Qui était ce type ? Était-il un fumiste ou une victime de fausses accusations ?
Il y a eu ensuite la question du vrai et du faux, bien sûr. Si les jurys des plus prestigieux prix français de littérature, des gens qui ont tout lu, des citoyens de la république des lettres, si ces gens-là eux-mêmes, donc, s’étaient fait berner par un robot, c’est que personne ne pourrait plus jamais distinguer avec certitude ce qui est proprement humain dans l’art d’écrire.
Personne, sauf un autre robot.
Vous vous souvenez de Leonard Cohen ?
Things are gonna slide, slide in all directions
There won’t be nothing, nothing you can measure anymore
Dans le Northeastern, le train qui remonte de Boston vers le Maine, le gars de 29 ans assis à côté de moi vendredi m’a dit la même chose autrement.
« Les gens ne croient plus à la politique, moi en tout cas, et de toute manière, on ne peut plus jamais savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas… »
Ensuite arrivent les questions plus angoissantes.
Si le robot peut écrire une œuvre de qualité, que reste-t-il de l’acte même d’écrire ?
Déjà qu’on en bave pour exprimer une idée avec un minimum de clarté et d’élégance, avec des résultats jamais totalement satisfaisants. Dans un autre siècle, j’avais souligné cette phrase au crayon à mine dans la version poche de Madame Bovary : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »
Et voilà que des robots y parviennent aussi bien que des humains. Ou plutôt, et c’est ce qui est terrifiant : aussi mal que des humains. Avec des traces apparemment uniques, ces restes d’imperfections ou de divergences du convenu qui font ce qu’on nomme un « style ».
On arrive ensuite à cette interrogation terminale : c’est quoi au juste, penser ? Si on me demande « tu en penses quoi ? », ma réponse au fond n’est qu’un agrégat misérable de mots puisés dans les maigres données que mon cerveau a emmagasinées, c’est ça ?
Aux balbutiements de l’intelligence artificielle, on entendait souvent dire : oui, mais le robot ne fait qu’assembler tout ce qu’il a puisé dans le savoir des humains. Il fait une synthèse. L’humain, lui, a une pensée personnelle, originale.
Ah bon ?
Maintenant, j’ai l’impression inverse. Je pense à peine, si je compare au robot. Je ne pense même pas ; je ne fais que restituer une combinaison électrique, un assemblage fondé sur des données minuscules, incomplètes, souvent erronées.
J’étais à New York en 1989 quand le champion du monde d’échecs, Garry Kasparov, a affronté l’ordinateur le plus puissant au monde, Deep Thought. Il y avait là des dizaines de grands maîtres des échecs, impatients de voir le plus grand joueur vivant donner une raclée à la machine. Ce qui n’a pas manqué.
Après la partie, Kasparov a dit que les échecs sont beaucoup plus que du vulgaire calcul. Il y a une composante créative, artistique même, dans le jeu d’échecs, que seuls les humains possèdent.
Plus personne n’oserait dire cela.
Huit ans plus tard, une version améliorée de Deep Thought, Deep Blue, est sortie des labos d’IBM. Kasparov s’est fait donner une volée. Ce fut la fin de la domination des humains à ce jeu naguère prestigieux.
PHOTO STAN HONDA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
Garry Kasparov (à gauche), en mai 1997, lors d’un match l’opposant à Deep Blue. En face de lui, Joseph Hoane, scientifique d’IBM, exécutant les coups dictés par la machine.
Ce n’était qu’un jeu, il n’y avait rien d’affolant. Ce n’était que la démonstration de la virtuosité de calcul d’un ordinateur, et du fait qu’avec une capacité de calcul illimitée, on trouve toujours le meilleur coup.
C’était aussi le prologue de ce à quoi on assiste aujourd’hui.
Probablement que la plupart des lecteurs en train de lire C’était ça ou mourir ont éprouvé le même écœurement que moi la semaine dernière, au point de ne plus l’ouvrir. Pourtant, c’était plutôt bon jusque-là. Pourquoi tout d’un coup sa valeur s’est-elle effondrée ?
PHOTO DENIS GERMAIN, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE
C’était ça ou mourir est plongé dans la controverse depuis près d’une semaine.
C’est comme voir Lance Armstrong gagner en sachant qu’il est dopé, me direz-vous ?
Pas tout à fait. Cette fois, ce n’est pas le sport, ce n’est pas la course de haut niveau, c’est la bicyclette elle-même qui est dégradée.
Ce n’est pas seulement ce livre-là qui a perdu de sa magie, ce sont tous les livres à venir. Pas parce qu’ils peuvent être de « faux » livres humains. Parce que le livre humain, créé au prix d’efforts considérables, n’est pas vraiment « meilleur » qu’un livre de robot pondu en une seconde.
Les auteurs de découvertes scientifiques sensationnelles disent souvent par modestie qu’ils ne sont « que des nains sur les épaules de géants » du passé ; c’est l’accumulation des découvertes au fil des siècles qui rend possible les prochaines.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’humanité a rapetissé, que notre monde a rétréci devant des cerveaux géants.
Un peu comme quand, avec Copernic, l’humanité a découvert qu’elle n’était pas le centre de l’univers, pas même de son système solaire. Juste les habitants d’une planète bleue qui décrit des ellipses dans l’infini.
Au moins, nous avions l’impression de faire la loi sur cette planète. D’en comprendre à peu près le fonctionnement, à force d’en percer les secrets.
Je ne sais pas si le monde sera détruit par un agent fou de l’IA sorti sans surveillance de sa cage, comme on nous l’annonce de plus en plus souvent. Mais avant la grosse fin du monde, on dirait qu’il y en a une petite.
Notre monde, il me semble, est ébranlé à jamais. Celui où l’on pouvait faire une liste de « ce que c’est qu’être humain ». C’est ce qu’il y a d’existentiel dans cette affaire de faux/vrai roman.
Ce serait moins dérangeant si l’on voyait tout d’un coup des ratons laveurs composer de la musique.
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