Dénaturer une rivière pour vendre des crédits carbone?
Nous apprenions, le 20 octobre dernier, que l’entreprise CarbonRun prévoit déverser jusqu’à 45 000 tonnes de poudre de calcaire par année dans la rivière Saint-Maurice afin de favoriser la séquestration du CO2 atmosphérique. Ce projet mérite une attention particulière, car il pourrait modifier la chimie et le fonctionnement écologique de l’une des grandes rivières du Québec.
Il faut d’abord savoir que la rivière Saint-Maurice est naturellement acide, son pH variant de 6,1 à 6,6. Cette acidité provient de son substrat, composé en bonne partie de roches siliceuses, ainsi que des sols forestiers et des milieux humides, qui libèrent des acides fulviques et humiques dans la rivière. Celle-ci transporte ainsi de grandes quantités de carbone organique dissous, qui lui donnent la couleur du thé et son caractère acide. L’entreprise CarbonRun affirme que son procédé permettra, d’une part, d’améliorer la qualité de l’eau en augmentant son alcalinité, ce qui reste à démontrer, et, d’autre part, de lutter contre les changements climatiques en favorisant la séquestration du carbone, ce qui reste également à démontrer.
Or, une rivière ne se résume pas à son pH ou à son alcalinité. Prétendre qu’une hausse du pH améliore nécessairement la qualité d’une rivière reviendrait à évaluer la santé globale d’une personne uniquement à partir de sa température corporelle. Les interventions de chaulage réalisées ailleurs, notamment en Nouvelle-Écosse et en Scandinavie, visaient principalement à restaurer des cours d’eau touchés par les pluies acides. Le contexte de la Saint-Maurice est fort différent.
Bien que le bassin versant de la rivière ait lui aussi subi les effets des pluies acides et qu’il ait un long passé industriel, l’acidité est largement attribuable aux caractéristiques naturelles de cet immense bassin de plus de 40 000 km². Rien ne démontre actuellement qu’elle résulte d’une dégradation écologique qu’il faudrait corriger. Augmenter artificiellement l’alcalinité de la rivière pourrait donc transformer ses caractéristiques naturelles plutôt que les restaurer.
Ce projet relève en fait d’une alchimie environnementale douteuse. La géochimie de la Saint-Maurice est en effet complexe, et de nombreuses questions demeurent sans réponse. Comment le carbonate de calcium interagira-t-il avec le carbone organique dissous ? Quels effets aura-t-il sur la mobilité du mercure, qui demeure un problème dans cette rivière ? Quelles répercussions pourrait-il avoir sur l’usine d’eau potable de Trois-Rivières, située en aval ? Comment réagiront les communautés microbiennes, les algues, les plantes aquatiques, les organismes benthiques et les poissons ? L’ajout de calcium pourrait notamment modifier la solubilité et la floculation de la matière organique, et ainsi changer la transparence de l’eau et la pénétration des rayons UV. Quelles en seraient les conséquences pour les écosystèmes ?
Nous ne disposons pas, pour l’instant, de réponses à ces questions. Certaines études ont examiné les effets du chaulage sur de petits cours d’eau, mais leurs résultats ne peuvent être transposés directement à une rivière de l’envergure de la Saint-Maurice.
Reste enfin l’ultime question : à qui profitera cette intervention ? Cette entreprise privée cherche à vendre pour 25 millions de dollars de crédits carbone à la coalition Frontier, qui réunit une dizaine d’entreprises, dont Meta (Facebook), Google (Alphabet), JPMorgan, Anthropic et McKinsey. Le projet de la Saint-Maurice servirait ainsi, en quelque sorte, de caution environnementale à ces entreprises, qui pourraient continuer par ailleurs à émettre des gaz à effet de serre.
Est-il justifié de jouer aux apprentis sorciers avec l’une des plus grandes rivières du Québec pour vendre des crédits carbone aux géants américains de la technologie ? À tout le moins, le ministère de l’Environnement devrait exiger une évaluation scientifique indépendante et rendre publiques toutes les données de caractérisation de la rivière avant d’envisager d’autoriser ce projet.
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