Derrière la vente d'icônes en Europe, le soutien d'un monastère de Minsk à l'armée russe

Depuis plusieurs années, dans des églises et cathédrales françaises, on peut croiser des religieuses biélorusses vendant des icônes, des matriochkas ou du miel. Elles viennent du monastère Sainte-Élisabeth de Minsk et présentent ces ventes comme un moyen de financer leurs œuvres caritatives. Mais ce monastère affiche aussi son soutien à la guerre menée par la Russie en Ukraine et a participé à des collectes de matériel destiné aux soldats russes.
« Les sœurs du monastère s’occupent des enfants orphelins, généralement abandonnés parce qu’ils ont un handicap physique ou psychique. L’orphelinat accueille 200 enfants. Quant à l’hôpital, 12 000 personnes y sont soignées chaque année. Les sœurs ont d’autres activités sociales, elles s’occupent notamment des sans-abris, des alcooliques et drogués accueillis dans un centre d’accueil à 30 km du monastère », notait l’annonce d’une exposition-vente des sœurs du monastère Sainte-Élisabeth à Minsk dans la paroisse du Sacré-Cœur en Val d’Or en juillet 2022.
En mai 2023, le diocèse de Paris annonçait encore une autre « exposition-vente » dans la paroisse Saint-Léon, avec icônes, artisanat, miel et tisanes. En mai 2026, les moniales biélorusses étaient présentes à l’Église orthodoxe celtique dans le Morbihan, à Saint-Dolay. Durant l’été, elles ont également tenu pendant plusieurs semaines un stand aux Sables-d’Olonne, en Vendée, comme l’a raconté une enquête d’Ouest-France.
Derrière cette activité caritative, on trouve pourtant une institution dont le soutien à l'offensive russe en Ukraine est désormais largement documenté. Depuis 2022, des membres de la communauté ont participé à des collectes destinées aux militaires russes et au financement de véhicules et de matériel.
Un discours différent selon le public
Pour Natallia Vassilevitch, théologienne biélorusse en exil et fondatrice de l'association « Vision chrétienne », qui documente depuis plusieurs années les activités du monastère, la communauté adapte soigneusement son discours au public auquel elle s'adresse. « Sur le site en russe, on trouve des photos d'enfants avec des fusils automatiques. Elles savent bien à qui elles s'adressent. Elles comprennent ce qu'on peut dire et ce qu'on ne peut pas dire », explique-t-elle à RFI.
« Ces contacts se sont créés dès la fin des années 1990, le début des années 2000. On chargeait simplement une voiture un peu au hasard, les religieuses partaient, arrivaient dans les paroisses et disaient : “Bonjour, nous venons de Biélorussie, nous faisons de bonnes choses, nous aidons les enfants. Est-ce qu'on peut vendre ici ?” À n'importe quel événement orthodoxe, n'importe quelle fête religieuse, n'importe quel marché de Noël : où que vous alliez en Europe, le monastère vend ses produits », raconte Natallia Vassilevitch.
Selon elle, au fil des années, ces religieuses ont réussi à construire un véritable réseau à travers toute l’Europe. Au sein du monastère, de nombreuses religieuses et collaboratrices parlent plusieurs langues étrangères. Des structures en lien avec la communauté ont été également enregistrées en Allemagne et en Pologne.
Une enquête du média biélorusse Buro publiée en 2024 décrivait ce monastère comme un véritable « holding commercial orthodoxe », autour duquel gravitent plusieurs entités juridiques, des dizaines de points de vente et de nombreux ateliers. Environ 1 600 personnes travailleraient dans les différentes structures liées au monastère.
Des voitures et des drones pour les militaires russes
Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, le soutien du monastère à la Russie devient aussi matériel. Le projet StopSEM, créé par « Vision chrétienne », rassemble des publications du monastère et de groupes partenaires documentant des collectes au profit des militaires russes. Une partie de ces opérations passe par un groupe baptisé « Aide aux frères », coordonné au sein du monastère par sœur Alexandra, Liudmila Liakhova de son nom civil.
En 2023, les membres de « Vision chrétienne » avaient d'abord identifié au moins sept véhicules dont l'achat avait été financé en tout ou partie avec l'aide de ce réseau. Leur décompte est ensuite passé à neuf véhicules. Certains étaient explicitement destinés au transport de militaires et à l'évacuation de blessés. Des drones ont également été fournis.
Interrogée à l'époque par le média Vot Tak sur ces achats, sœur Alexandra avait elle-même confirmé que son groupe aidait principalement les militaires et achetait le matériel qui lui était demandé.
D’après Natallia Vassilevitch, l'implication de la communauté ne s'arrête pas à l'envoi de matériel. Selon ses informations, on encouragerait des hommes particulièrement vulnérables, notamment des anciens détenus, à rejoindre l'armée russe. « On leur raconte ces exemples avec beaucoup d'enthousiasme : voilà, notre frère est parti combattre, il est mort là-bas et il est devenu un héros, alors qu'il aurait pu être un sans-abri alcoolique mort dans un caniveau », explique Natallia Vassilevitch.
Le père spirituel décoré par Vladimir Poutine
Le père spirituel du monastère, l'archiprêtre Andreï Lemeshonok, a multiplié depuis 2022 les prises de parole justifiant l'intervention russe. En mai 2025, il est allé jusqu'à déclarer que le monastère était désormais lui-même « une unité combattante ».
Le 4 novembre 2025, le prêtre a été reçu au Kremlin. Vladimir Poutine lui a personnellement remis la médaille Pouchkine, une décoration d'État russe attribuée, selon le décret présidentiel, pour sa contribution à la préservation et à la promotion de la langue et de la culture russes à l'étranger.
Lors de la cérémonie, Andreï Lemeshonok a longuement remercié le président russe, lui exprimant sa gratitude pour « l'espoir » qu'il aurait rendu au peuple et comparant son engagement à un chemin vers le Golgotha.
Cette proximité idéologique n'est pas nouvelle. À l’époque des manifestations massives contre Alexandre Loukachenko en 2020, le prêtre avait pris position en faveur du pouvoir biélorusse. En janvier 2023, Alexandre Loukachenko s'est lui-même rendu au monastère et a publiquement défendu son aide aux Russes engagés dans la guerre.
En France, pas d'interdiction générale
Malgré ces éléments, les représentantes du monastère continuent de venir en France. Aucune interdiction générale n'a été adressée aux paroisses catholiques françaises.
Aux Sables-d'Olonne, le père Antoine Nouwavi, responsable de la paroisse, avait expliqué à Ouest-France avoir refusé d'accueillir les religieuses en 2023 et en 2024 après avoir découvert les accusations visant leur monastère. Il avait finalement accepté leur retour après avoir reçu une lettre de la supérieure de Sainte-Élisabeth affirmant que les informations sur son soutien à la guerre étaient mensongères et que l'argent collecté en France était exclusivement destiné aux œuvres caritatives. Le prêtre reconnaissait cependant ne pas disposer des moyens permettant de vérifier la destination finale des sommes récoltées.
En France, « Vision chrétienne » dit avoir elle-même alerté des responsables catholiques. « Nous avons aidé des chrétiens français à rassembler des informations sur les activités du monastère et à les transmettre aux responsables ecclésiastiques », explique Natallia Vassilevitch. Selon elle, le nombre de communautés acceptant d'accueillir les religieuses a depuis diminué.
Stands interdits en Pologne, Suisse et Royaume-Uni
La situation est différente dans certains autres pays européens. En Suède, par exemple, l'Église a officiellement recommandé en 2025 à ses paroisses de ne plus accueillir ces religieuses. Des stands ont également été interdits ou fermés en Pologne, au Royaume-Uni et en Suisse. En Allemagne, un député du Bundestag a appelé à enquêter sur leur activité.
Natallia Vassilevitch soulève aussi la question des visas obtenus alors qu’il est aujourd’hui si difficile pour les Biélorusses d’avoir un visa Schengen. « La question est : pourquoi ? Pourquoi personne ne vérifie, lorsqu'elles franchissent la frontière, ce qu'elles transportent, ni si l'utilisation qui est faite de ces visas correspond bien au motif pour lequel ils ont été délivrés, compte tenu des différentes menaces auxquelles l'Europe est aujourd'hui confrontée ? », s’étonne-t-elle.
Sollicité par RFI sur la présence et les activités en France des représentantes du monastère Sainte-Élisabeth, le ministère français des Affaires étrangères répond ne pas disposer « d'éléments à communiquer à ce sujet ».
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