Aux États-Unis, le boom des data centers bouleverse la campagne américaine et s’invite dans la bataille des midterms

Aux États-Unis, ils s’étendent très souvent à perte de vue. C’est le cas dans la ville de New-Albany, en Ohio. Ici, 40 centres de données sont déjà exploités par une quinzaine d’entreprises, parmi lesquelles Amazon, Google ou Meta. 28 supplémentaires sont en construction ou à l’étude pour faire tourner les serveurs de l’Intelligence artificielle.
Car, ces data centers sont les infrastructures invisibles de notre quotidien numérique. Derrière les applications, les plateformes de streaming et surtout l’intelligence artificielle, des milliers de serveurs tournent sans interruption. De gigantesques bâtiments informatiques qui nécessitent des quantités considérables d’électricité et des systèmes de refroidissement parfois très gourmands en eau.
Aux États-Unis, leur développement connaît une accélération spectaculaire. Selon le laboratoire national Lawrence Berkeley, les data centers pourraient représenter près de 12% de la consommation électrique américaine d’ici 2030. Une croissance portée notamment par l’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle.
Des batteries externes sont visibles à gauche, tandis que des serveurs en fonctionnement sont installés dans un centre de données de Digital Realty à Ashburn, en Virginie. © ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP Copyright
New Albany, symbole du boom américain de l’IA
Dans l’Ohio, à proximité de Columbus, la petite ville de New Albany est devenue l’un des épicentres de cette expansion. Les géants de la technologie ont trouvé ici un environnement favorable. "L’une des raisons de leur implantation ici était la disponibilité des ressources naturelles : les terrains, l’eau et l’électricité." explique Noah Satish Malik, ingénieur et membre de l’association Save Ohio Parks, dédiée à la protection des parcs d’État, des zones sauvages et des terres publiques de l’Ohio contre l’extraction de pétrole et de gaz. "Avant, on pouvait disposer d’eau et d’électricité à des prix relativement intéressants. Mais aujourd’hui, les tarifs de l’eau et de l’électricité ont augmenté pour les habitants. L’autre facteur, ce sont les incitants fiscaux. Le gouvernement de l’État de l’Ohio et les autorités locales leur ont accordé des avantages fiscaux très importants."
L’implantation de ces entreprises représenterait une manne financière pour la collectivité. Mais les autorités de la ville n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations. Mais cette prospérité ne profiterait pas nécessairement à tous de la même manière. Car les besoins énergétiques de ces installations posent une question centrale : qui doit payer pour les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement ?
Les data centers doivent prendre en charge eux-mêmes ces coûts
Maurine Willis, directrice du bureau de l’Office of the Ohio Consumers' Counsel
Des habitants redoutent les conséquences. Pour Maurine Willis, directrice du bureau de l’Office of the Ohio Consumers' Counsel, l’organisme chargé de défendre les consommateurs d’électricité de l’État, il faut aller plus loin : "Nous devons être focalisés sur une seule chose : c’est de savoir qui paie pour ces améliorations que les data centers doivent faire pour servir leurs clients. Et nous pensons que ce sont les data centers eux-mêmes qui devraient payer. Ils sont les responsables de ces coûts. Et je pense que c’est un principe universel. Les data centers doivent prendre en charge eux-mêmes ces coûts."
Maurine Willis, directrice du bureau de l’Office of the Ohio Consumers' Counsel, exige que les data centers paient pour les coûts énergétiques supplémentaires qu’ils occasionnent aux citoyens. © @RTBF
Inquiétudes économiques et écologiques
Des factures d’énergie plus chères pour les habitants. Et le danger potentiel pour la qualité de l’air lié à la construction de centrales électriques au gaz destinées à alimenter certains data centers.
"Notre préoccupation principale concerne la pollution qui serait générée par les systèmes d’alimentation utilisés par les centrales qui vont ensuite alimenter les data centers alors qu’il y a des alternatives pour les alimenter." explique Sheila, installée ici depuis 25 ans.
La qualité de l’air va être désastreuse pour les enfants qui jouent dehors
Sheila
Elle poursuit : "Pourtant, il y a les panneaux solaires, les énergies renouvelables et s’ils développaient cela, ils pourraient alors garder leurs data centers. Nous respirons tous le même air. La qualité de l’air va être désastreuse pour les enfants qui jouent dehors. Et pour toutes les personnes dehors, en général."
La question énergétique est d’autant plus sensible qu’un grand centre de données peut mobiliser autant d’électricité qu’une ville de 100.000 foyers.
Partir avec l’argent ou rester avec les inconvénients
A quelques rues de là, pour Tom, les conséquences sont déjà très concrètes. Il habite ici depuis plus de trente ans. Mais autour de sa maison, les bâtiments se multiplient. Les travaux, la circulation et le bruit rythment désormais son quotidien. "À terme, tout cet endroit va devenir un immense complexe de centres de données. Et ma maison se retrouve au milieu de tout ça." explique l’homme d’une septantaine d’années.
Je ne supporte plus le bruit
Tom
Il a donc décidé de vendre. Il ne veut plus vivre au milieu de ces centres de données. "J’ai signé un compromis de vente. Je m’en vais. Je ne supporte plus le bruit. Je n’ai pas envie de vivre au milieu de tout ça. Je n’ai pas encore reçu l’argent de la vente. Donc, dès que je l’aurai, je saurai où aller. En attendant, je vais acheter un camping-car."
Et les promoteurs auraient mis le prix pour le convaincre. Il évoque une somme de quelques millions de dollars. Son histoire illustre le paradoxe de cette révolution numérique : des infrastructures conçues pour développer des technologies immatérielles bouleversent très concrètement le quotidien de ceux qui vivent à proximité.
Tom, la septantaine, est installé à New-Albany depuis plus de 30 ans. Il a décidé de vendre sa maison à des promoteurs. © @RTBF
Les data centers, nouvel enjeu de la bataille électorale dans l’Ohio.
Longtemps considérés comme une source d’investissements et de développement économique, les data centers sont désormais devenus un sujet incontournable de la campagne électorale dans l’Ohio. À quelques jours des élections de mi-mandat du 3 novembre, les deux principaux candidats au poste de gouverneur ont fait évoluer leur discours face à la contestation grandissante.
La démocrate Amy Acton réclame un moratoire conditionnel sur les nouveaux projets. Elle veut notamment obliger les entreprises à financer intégralement leurs besoins énergétiques, à respecter des normes environnementales strictes et à faire preuve de transparence envers les habitants.
Son adversaire républicain, Vivek Ramaswamy, défend lui aussi une suspension temporaire des nouvelles autorisations, mais avec une approche différente. Il promet notamment que les habitants vivant à proximité des installations puissent bénéficier d’une électricité gratuite financée par les exploitants. Il souhaite également supprimer les exonérations fiscales sur les nouveaux projets et imposer des garanties environnementales.
Même le candidat libertarien Don Kissick réclame un moratoire immédiat.
Ces bâtiments concentrent des milliers de serveurs qui stockent, traitent et sécurisent d’immenses quantités de données informatiques. © DAMIEN MEYER / AFP
Ce changement de ton est révélateur : le développement des data centers, autrefois largement présenté comme une opportunité économique, est devenu un sujet politiquement sensible. Les factures d’électricité, la consommation d’eau, la pollution et la place laissée aux habitants dans les décisions d’implantation se retrouvent désormais au cœur des débats.
Dans l’Ohio, la course à l’intelligence artificielle est donc devenue une véritable question électorale : comment attirer les investissements des géants technologiques sans faire supporter leurs conséquences aux habitants ? À New Albany, la révolution de l’intelligence artificielle n’est déjà plus une promesse lointaine. Elle se voit dans le paysage, s’entend jusque dans les maisons et se ressent dans les inquiétudes des riverains.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.