Un budget tout à fait libéral

En annonçant pour environ 151 milliards de dollars de nouvelles mesures pour les cinq prochaines années, le gouvernement de Mark Carney retrouve la tendance dépensière qui a marqué les années de Justin Trudeau. Au lieu de choisir la rigueur financière, Ottawa garde le chéquier ouvert. Est-ce grave, docteur?
Avec le niveau d’inflation qui dépasse 3 % et la hausse des prix du pétrole, les revenus de l’État ont été plus élevés que prévu dans les derniers mois. Cette marge de manœuvre inattendue aurait pu permettre au gouvernement fédéral d’abaisser sérieusement ses prévisions de déficit, d’autant que ces sommes supplémentaires sont temporaires.
Qu’est-ce qui arrive si la situation des prix du pétrole se renverse très rapidement, si les taux d’intérêt augmentent plus que prévu ou s’il y a une escalade tarifaire?
se demandait Jimmy Jean, l’économiste en chef du Mouvement Desjardins, en entrevue à Zone économie jeudi. On est très à risque.
La marge de manœuvre identifiée par le gouvernement est de 158 milliards de dollars sur cinq ans. En dépensant la presque totalité de cette somme supplémentaire, l’État fait le choix d’épuiser une réserve qui aurait pu lui permettre d’améliorer considérablement sa situation budgétaire, et, surtout, de se donner un coussin en cas de coup dur.
Le graphique suivant illustre à quel point un autre choix du gouvernement aurait pu considérablement améliorer la situation budgétaire du pays.
En même temps, les dépenses annoncées par le gouvernement fédéral sont sans doute nécessaires pour améliorer le sort des moins bien nantis. C’est le cas avec la bonification du crédit pour l’épicerie et les 11 milliards de dollars prévus dans la lutte contre l’itinérance. Ce sont des dépenses supplémentaires qu’on ne peut pas considérer comme étant farfelues.
Selon le dernier décompte national, il y aurait près de 65 000 personnes en situation d’itinérance au pays, un chiffre qui a bondi de près de 60 % depuis 2020.
Cela dit, en maintenant une trajectoire de déficits aux alentours de 60 milliards de dollars par année, le gouvernement du Canada considère qu’un déficit avoisinant 1,5 à 2 % par rapport au produit intérieur brut (PIB) est raisonnable. Il faut admettre d’ailleurs que la situation budgétaire du Canada demeure toujours très favorable.
Le niveau de la dette par rapport au PIB va rester stable, selon les projections du gouvernement, au cours des prochaines années, autour de 40 % du PIB. Ultimement, c’est l’indicateur le plus important. Si la dette augmente toujours en dollars, ce que n’a pas manqué de souligner le chef de l’opposition officielle, Pierre Poilièvre, elle demeure au même niveau par rapport à la taille de l’économie.
Néanmoins, les frais d’intérêt augmentent. C’est l’un des postes budgétaires qui s’accroît le plus rapidement dans le budget fédéral.
Avec la hausse des taux d’intérêt qui s’est amorcé, le gouvernement doit jouer de prudence.
Le service de la dette augmente de 42 % sur l’horizon de projections
, remarque Jimmy Jean.
C’est plus que la croissance projetée des dépenses en défense dans les cinq prochaines années.
Pour l’exercice budgétaire 2026-2027, le gouvernement fédéral prévoit débourser 60 milliards de dollars en frais d’intérêt sur sa dette. Ça ne représente que 10 % des dépenses totales – une proportion historiquement faible –, mais sans ces coûts d’emprunt, Ottawa aurait pratiquement fait disparaître son déficit.
C’est donc le choix d’investir et d’aider les Canadiens qui l’a emporté sur la rigueur dans le budget présenté par François-Philippe Champagne, jeudi. Dans un contexte de guerre commerciale qui nuit à l’économie, surtout au Québec, c’est une orientation qui se défend certainement.
C’est la confirmation, dans tous les cas, que Mark Carney revient davantage vers le style budgétaire des années Trudeau, après avoir mis en place une vision à long terme sur le développement de l’économie canadienne, qui s’appuie notamment sur les énergies fossiles et une révision des évaluations environnementales.
Loin de choisir entre les deux visions, le premier ministre semble vouloir les rendre complémentaires. Peut-être, qui sait, ramènera-t-il aussi la question environnementale dans un prochain budget?
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