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Monday, October 5, 2026

"Si la gauche perd les élections, Pedro Sánchez est fini" : le pari risqué du Premier ministre espagnol de réveiller "l'électorat progressiste"

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Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (PSOE) a annoncé lundi la convocation d’élections anticipées le 29 novembre, trois jours après le rejet des mesures de son gouvernement pour sortir de la crise du logement. Sa décision ouvre une nouvelle page politique en Espagne, où les prochaines élections législatives étaient initialement attendues à la mi-2027.

"Pour mener en profondeur les réformes en suspens dont nous avons besoin […], nous devons nous mobiliser et obtenir que le Parlement nous accorde une majorité bien plus large, progressiste, grâce à laquelle nous pourrons faire plier les élites, conquérir de nouveaux progrès sociaux", a ajouté ce dirigeant socialiste, qui a déjà annoncé plusieurs fois son intention de se présenter de nouveau aux législatives.

Les sondages d’opinion les plus récents placent le principal parti d’opposition, le Parti populaire (PP, conservateur), devant les socialistes mais le PP n’obtiendrait pas la majorité absolue et pourrait être contraint de négocier avec l’extrême droite de Vox, actuellement la troisième force politique en Espagne.

Nous avons interrogé deux experts en sciences politiques pour en savoir plus sur les enjeux du scrutin.

Moment "favorable"

Pour Alvaro Oleart, chercheur au Cevipol de l’ULB, il est tout à fait possible que Pedro Sánchez conserve le pouvoir aux prochaines élections. Il rappelle notamment qu’en 2023, alors que la droite semblait en position favorable, Sánchez avait réussi à inverser la dynamique durant les dernières semaines de la campagne.

"On sait que Sánchez est quelqu’un de très habile et qui s’adapte très bien aux circonstances changeantes", analyse l’expert en sciences politiques. "Je suis sûr que Sánchez n’avait pas pensé à tenir des élections en novembre. Je pense qu’il voulait attendre parce que le cycle politique lui était défavorable, avec la situation à Ceuta et l’immigration. Mais avec cette mobilisation autour du logement, il s’est trouvé dans une situation où il voit une opportunité de tirer son épingle du jeu."

Les manifestants, qui campent sous des tentes pour protester contre les expulsions et la crise du logement, applaudissent alors que la police intervient pour évacuer un homme qui s'opposait à la manifestation sur la place de la Puerta del Sol, dans le cen © AFP

Antoine de Laporte, expert associé à la Fondation Jean Jaurès, pense lui aussi que les manifestations et occupations liées à la crise du logement ont créé un moment politique favorable au gouvernement. Par contre, il est plus prudent que son confrère. Il estime que le Premier ministre espagnol fait le pari d’un réveil de "l’électorat progressiste". Ce dernier est "fortement démobilisé depuis le début de la législature" car, explique-t-il, "l’absence de majorité au Congrès empêche l’adoption de réformes de gauche et parce que le Parti socialiste est embourbé dans un certain nombre de scandales et d’affaires de corruption et de trafic d’influence".

La colère autour du logement pourrait donc transformer une mobilisation sociale en mobilisation électorale, ajoute cet observateur de la vie politique espagnole depuis plus de 20 ans. "Même si le gouvernement n’a pas un bilan très flatteur en la matière", nuance-t-il.

Des manifestants brandissent des drapeaux espagnols et une banderole sur laquelle on peut lire « Non à la corruption » lors d'une manifestation contre la gestion par le gouvernement espagnol de l'afflux de migrants à Ceuta, à Madrid, le 26 septembre 2026. © AFP

Thèmes clefs

Pour autant, le contexte favorable autour du logement pourrait être temporaire. D’autres événements pourraient changer la donne durant ces 54 jours de campagne, insiste Antoine de Laporte. On pourrait assister à un retour de la question de la crise migratoire à Ceuta au premier plan, de nouvelles révélations judiciaires ou affaires de corruption concernant l’entourage du PSOE, l’évolution des rapports entre le PP et Vox ou la capacité de la gauche à parvenir rapidement à un accord électoral.

Alvaro Oleart voit, lui aussi, plusieurs thèmes susceptibles de structurer la campagne. Selon lui, celle-ci pourrait notamment opposer un récit d'une Espagne progressiste à la progression de l'extrême droite en Europe et ailleurs. Il ajoute que la politique internationale, notamment les positions de Sánchez sur la Palestine, le Maroc et ses rapports avec Trump, peut contribuer au récit de campagne. De son côté, Antoine de Laporte estime que l’international pèsera probablement moins que les enjeux intérieurs.

Des personnes se rassemblent au sommet d'une colline près du lieu des affrontements, à proximité de Fnideq, à la frontière entre le Maroc et l'Espagne, le 31 juillet 2026. Des milliers de migrants ont traversé la frontière pendant la nuit pour passer du M © AFP

Former une majorité

Derrière la bataille électorale se cache en réalité une question plus complexe : celle de la majorité parlementaire. Alvaro Oleart souligne que le PSOE peut conserver une base électorale importante, mais que Sánchez dépend d’une combinaison complexe de partis pour obtenir une majorité parlementaire. Certains partis régionalistes de droite, comme le Parti nationaliste basque (PNV) ou Junts per Catalunya, peuvent être difficiles à intégrer dans une coalition, notamment en raison de leur incompatibilité avec Vox.

Antoine de Laporte insiste encore davantage sur cette distinction entre le résultat électoral et la formation du gouvernement. "Pedro Sánchez a une grande difficulté à se maintenir au pouvoir. Non pas forcément de son propre fait, mais du fait qu’aujourd’hui, les alliés de gauche dont il a besoin pour former une majorité parlementaire sont affaiblis, démobilisés et divisés."

L'Espagne se trouve ainsi dans une situation paradoxale : Sánchez dirige un gouvernement de gauche alors que son maintien au pouvoir dépend largement de rapports de force parlementaires qui dépassent le seul PSOE. Dans ces conditions, arriver en tête du scrutin ne garantira pas nécessairement au vainqueur la possibilité de gouverner.

La droite et Vox

Pour Antoine de Laporte, la droite part aujourd’hui avec un avantage, porté notamment par la progression de Vox (extrême droite). Il estime néanmoins que la campagne peut encore modifier les rapports de force.

Alvaro Oleart met davantage l’accent sur la configuration parlementaire future : le Parti populaire (PP) ne pourrait pas facilement gouverner seul et devrait composer avec Vox ou avec d’autres forces. Or certains partis régionalistes sont difficilement compatibles avec une alliance incluant Vox.

Le rapport PP-Vox constitue donc un élément central de l’équation électorale : la droite peut obtenir un bon résultat sans nécessairement disposer d’une majorité permettant de gouverner.

Le chef du Partido Popular (Parti populaire), Alberto Núñez Feijóo, donne une conférence de presse au siège de son parti à Madrid, le 5 octobre 2026, à la suite de l'annonce par le Premier ministre de la tenue d'élections anticipées. © AFP

Une gauche fragmentée

Quant à la gauche, Alvaro Oleart explique que plusieurs formations (notamment Sumar, Podemos et différents partis régionalistes) doivent trouver une stratégie commune. "On ne sait pas exactement quelle sera la formule", insiste Alvaro Oleart, "on ne sait même pas qui sera le candidat de la gauche". Une éventuelle coalition ou plateforme commune, évoquée sous le nom de Frente Amplio, pourrait être déterminante pour les possibilités de formation d’une majorité à gauche. "De la même façon que le Parti Populaire ne va jamais arriver à une majorité sans Vox, Sanchez ne va jamais arriver à la possibilité d’une majorité sans ses partis à gauche", pense le chercheur de l’ULB.

Cette unité est importante en raison du système électoral espagnol : dans certaines circonscriptions, une gauche divisée peut obtenir suffisamment de voix au total mais perdre des sièges parce que ces voix sont réparties entre plusieurs listes.

Pour Antoine de Laporte, l’objectif de Frente Amplio est de parvenir à un accord avec Podemos. En effet, dit-il, une candidature commune permettrait à la fois de réduire les voix perdues et de donner une image de rassemblement de la gauche face à la droite et à Vox. "Ces partis ne se parlent quasiment plus depuis trois ans, donc ce sera évidemment très compliqué. Mais on sent quand même une bonne disposition de tout le monde à essayer de former une candidature commune pour avancer vers des listes communes."

Junts, un allié devenu problématique

Alvaro Oleart considère que les partis régionalistes pourraient jouer un rôle décisif après les élections. Mais il souligne aussi leur incompatibilité avec Vox et la difficulté de prévoir leurs choix.

Antoine de Laporte va plus loin : il estime que Sánchez cherchera probablement à ne plus dépendre de Junts. Le parti indépendantiste catalan s’est, selon lui, davantage déplacé vers la droite et a été un partenaire parlementaire particulièrement difficile pendant la législature. "Sánchez leur a accordé à la fois qu’on puisse parler catalan au congrès et qu’une loi d’amnistie soit votée. Sauf que, derrière, Junts n’a pas du tout joué le jeu de dire : j’ai obtenu cela donc je négocie le budget, des lois, etc."

Sánchez pourrait donc, poursuit l’expert, chercher à reconstruire une majorité avec des formations régionalistes et nationalistes de gauche ou du centre "qui sont déjà ses alliés depuis 8 ans".

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (au centre) pose pour une photo de famille avec les membres de son gouvernement, avant la première réunion hebdomadaire du Conseil des ministres, au palais de La Moncloa à Madrid, le 22 novembre 2023. © AFP

Enjeu personnel

Enfin, remarque Antoine de Laporte, Pedro Sánchez ne joue pas seulement la reconduction de son gouvernement.

Le résultat du PSOE déterminera également sa propre position à la tête du parti. "Si le PSOE perd les élections, […] Pedro Sánchez est fini. Il devra se retirer, c’est le principe de la vie politique. S’il arrive en tête, même s’il ne peut pas former une majorité, il pourra toujours accuser la gauche, les abstentionnistes, etc. et il pourra se maintenir comme responsable du Parti socialiste."

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