Cinq ans après l’écrasement au parc de Dieppe | « Mon père aurait voulu que je vive ma vie à fond »

Il y a cinq ans, Dominique Raby perdait la vie dans un écrasement d’avion tragique au parc de Dieppe, à Montréal. La Presse a retrouvé le fils de la victime et le pilote impliqué dans deux accidents spectaculaires en 15 ans.
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Le parc de Dieppe est désert, en ce mardi après-midi. Alex Raby nous attend seul, assis sur une table de pique-nique. Il remet les pieds ici pour la première fois depuis l’accident tragique qui a tué son père, le 2 octobre 2021. Celui-ci était passager d’un Cessna C-172, qui devait survoler le centre-ville de Montréal pour une demande en mariage.
PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE
Le fils de Dominique Raby, Alex
« J’ai pleuré tous les matins pendant 30 jours. Puis ça s’est arrêté soudainement », se remémore Alex Raby. « Mon père aurait voulu que je sois heureux, que je vive ma vie à fond. »
Dominique Raby était un homme « facile d’approche », un « passionné de la vie ».
PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE DOMINIQUE RABY
Dominique Raby
Cordiste, il passait son temps en hauteur, à laver les vitres de gratte-ciel. Après avoir longtemps été pilote de rallye et de motocross, il s’est intéressé aux avions. Il en possédait trois, qu’il s’amusait à réparer.
« Les avions, c’était de gros casse-tête qui le faisaient triper », explique son fils Alex.
Vol de routine
Alex Raby a quelque chose en commun avec le pilote de l’avion, Gian Piero Ciambella, qui a survécu à l’écrasement. Tous deux ont évité de consulter la couverture médiatique de l’évènement.
PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE GIAN PIERO CIAMBELLA
Gian Piero Ciambella et son avion
« Je ne peux pas revenir en arrière, je ne peux rien changer à ce qui est arrivé », lance le pilote au bout du fil.
Le soir du 2 octobre 2021, Gian Piero Ciambella devait effectuer un vol de routine pour son entreprise de publicité aérienne, Aerogram. Parti de Saint-Mathieu-de-Laprairie, il devait survoler brièvement la Place Ville Marie, traînant derrière son avion le message « Chantal will you marry me ? ».
Aerogram n’était pas autorisée à transporter des personnes, a tranché le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) après l’accident. Si Dominique Raby était à bord, c’est parce qu’il envisageait d’acheter l’entreprise de M. Ciambella, dit ce dernier.
« Malheureusement, les choses se sont passées autrement », laisse tomber le pilote.
Sans issue
La journée était nuageuse, humide. Les conditions météorologiques, « défavorables, ce qui rendait le respect des exigences minimales pour un vol à vue difficile », selon le BST.
L’humidité a eu un autre effet pervers : le givrage du carburateur. Alors que l’avion se trouvait au-dessus du Saint-Laurent, de l’eau a pénétré dans le moteur, provoquant une perte de puissance immédiate.
« Je devais rester à basse altitude à cause du nuage qui me suivait. En raison des conditions, j’avais décidé de revenir à l’aéroport, mais c’est là que le moteur s’est arrêté », se rappelle M. Ciambella.
À 500 pieds du sol, le pilote a peu de temps pour réagir : il active le réchauffage du carburateur, qui donne un court regain de puissance à son moteur, avant de connaître de nouveaux ratés.
L’aéronef n’est plus en mesure de maintenir son altitude : un atterrissage d’urgence est nécessaire.
Il envisage d’abord d’atterrir sur le pont de la Concorde, avant de constater que plusieurs camions et remorques y circulent. À une centaine de mètres, le festival de musique Osheaga bat son plein.
On n’est pas dans un simulateur dans lequel on peut corriger le temps, tout analyser.
Avec peu de marge de manœuvre, M. Ciambella largue la bannière transportée par l’avion et tente un atterrissage au parc de Dieppe. Quelques secondes avant la tentative, on peut l’entendre communiquer avec la tour de contrôle de l’aéroport de Montréal, dans un enregistrement obtenu par La Presse.
« Mayday », tente M. Ciambella.
« J’ai l’impression qu’il lui est peut-être arrivé malheur », peut-on entendre dire l’opérateur, quelques secondes plus tard.
Lors de la tentative d’atterrissage, l’aile gauche de l’avion fauche la cime d’arbres. L’appareil se met à faire la roue et percute violemment le sol.
« Il y a un témoin qui m’a éloigné de l’avion. L’appareil commençait à prendre feu. C’était comme une scène de film », se remémore M. Ciambella.
PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE
Le parc de Dieppe, où Dominique Raby a perdu la vie dans un écrasement d’avion en octobre 2021
Dominique Raby, lui, reste coincé dans l’appareil en flammes. Comme le pilote, il ne portait pas sa ceinture-baudrier, conclut le rapport du coroner, ce qui a pu lui faire perdre conscience.
Les conséquences de l’accident auraient pu être encore plus importantes, étant donné que l’avion s’est écrasé à moins de 500 mètres d’une zone habitée.
À l’autre bout du spectre
Après l’accident, Gian Piero Ciambella n’a jamais eu peur de reprendre les commandes d’un appareil, assure-t-il.
Il faut dire que le pilote n’en était pas à son premier évènement dramatique. En 2006, on lui remettait le trophée Robert-Piché saluant un exploit de pilotage extraordinaire pour un atterrissage d’urgence sur l’avenue du Parc.
PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE
Cessna C-172 que Gian Piero Ciambella a posé sur l’avenue du Parc, en septembre 2006
Le 10 septembre 2006, il transportait le propriétaire du restaurant Lester’s Bill Berenholc et son fils Sammy, qui voulaient profiter de la vue aérienne de Montréal. Une quinzaine de minutes après le décollage, le moteur s’est arrêté en raison de présence d’eau dans le réservoir à essence, indique un rapport du BST. L’avion n’était pas à niveau, mais il respectait les règlements d’aviation canadiens, selon le Bureau.
Gian Piero Ciambella était alors à bord de son Cessna C-172, le même qui s’est écrasé au parc de Dieppe. En revanche, l’appareil volait nettement plus haut, à 1250 pieds d’altitude, offrant davantage d’espace pour effectuer une manœuvre d’urgence.
« Soit j’atterrissais dans les arbres du mont Royal, soit j’allais sur l’avenue. Heureusement, le feu de circulation était rouge, sinon, la manœuvre aurait été impossible », se souvient-il.
À l’atterrissage, l’aile gauche de l’appareil heurte un poteau. L’appareil se stabilise à une centaine de mètres de l’avenue du Mont-Royal. Personne n’est blessé.
La scène irréelle se déroule alors que le rassemblement des tam-tam bat son plein, au pied du mont Royal. Des dizaines de Montréalais, incrédules, applaudissent Gian Piero Ciambella, alors qu’il sort de son appareil, peut-on lire dans un article du Devoir de l’époque.
Même avec les années, M. Ciambella, lui, ne s’en réjouit pas.
« J’aurais mieux aimé finir la journée à l’aéroport que sur l’avenue du Parc. On réagit, on fait seulement ce que l’on peut », se résout-il.
Sans amertume
Gian Piero Ciambella pense souvent à Dominique Raby. Les deux hommes volaient régulièrement ensemble.
« C’était une connaissance qui était devenue un ami », se borne-t-il à dire, préférant ne pas rouvrir de « vieilles blessures ».
Le pilote et Alex Raby ne se sont parlé qu’une fois, aux funérailles de Dominique.
Alex Raby assure qu’il n’en veut pas à Gian Piero Ciambella.
« Mon père a réalisé bien avant moi que dans ce monde de fou, la seule chose qui puisse nous sauver, c’est l’amour », pense Alex.
« Je suis en paix. Je n’ai pas le choix. Il faut qu’on avance. C’est ce qu’il voudrait, et moi, je veux juste le rendre fier. »
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