Thélyson Orélien enquête sur la douleur humaine
Cela fait un moment que j’observe avec plaisir l’ascension de Thélyson Orélien, me tenant loin pour le laisser seul dans sa chevauchée vers la gloire. Et voyant que le pur-sang semble vouloir l’éjecter, j’ai cru qu’il était temps de rendre compte de ma lecture de son ouvrage. Je me suis alors glissé sous les draps pour lire, en toute liberté, le livre qu’il nous a proposé : C’était ça ou mourir.
Pour résumer le livre de Thélyson Orélien, je vois un homme sur lequel on a vidé un gallon de gazoline, et auquel on a mis le feu, tout en lui hurlant qu’il y a une rivière à deux kilomètres d’ici qu’il doit atteindre s’il ne veut pas brûler vif. Donc chaque seconde compte, et même Usain Bolt n’aurait eu aucune chance. Sauf que la rivière est, avec les zigzags, à 12 000 kilomètres et qu’on n’est pas sûr qu’elle ne soit pas à sec.
Ce sujet incroyable était là depuis des années et les vieux écrivains, moi compris, n’ont pas bougé jusqu’à ce qu’un jeune homme le ramasse et file avec jusqu’au fil d’arrivée. C’était le seul vrai thème mondial, en plus d’être celui qui touche au corps, à la douleur, et sème le long de son long parcours un chapelet d’injustices. Un cri interminable qui serpente l’Amérique du Sud au Nord. Tchekhov avait fait pareil, en 1890, en traversant à 30 ans la vaste Russie pour aller enquêter sur l’île de Sakhaline, le plus grand bagne de Sibérie. Bon, Orélien n’est pas Tchekhov, et ce n’est dit nulle part qu’il ait fait la route, mais il possède cet instinct sûr pour la douleur humaine et un bon sujet de roman.
Ce livre, qui ne cite que des écrivains haïtiens, Jacques Stephen Alexis et René Depestre, fait penser plutôt au Voyage au bout de la nuit de Céline, au moins pour le « ça » du titre (C’était ça ou mourir) qui se trouve dans l’incipit du roman de Céline (« Ça a débuté comme ça »), et à la candeur du Candide de Voltaire qui finit par triompher de tous les malheurs. Cette façon de cacher ses lectures montre que l’auteur est plus malin que son narrateur.
On ne doit pas oublier qu’il s’agit d’un jeune écrivain encore inexpérimenté sur certains aspects (il fait mieux sentir l’espace que le temps), mais dont l’ambition démesurée fait penser, cette fois, à son cher mentor, Jacques Stephen Alexis. Pourtant, si Hilarion Hilarius, le personnage principal de Compère général Soleil, est pris dans un projet collectif ourdi par un écrivain communiste, fondateur du PEP (Parti d’entente populaire), Jacques Stephen Alexis lui-même, Jonas Dorléon, lui, tente une fuite individuelle, et pour justifier ce départ annonce l’apocalypse, sauf qu’il y a encore 12 millions d’Haïtiens qui, eux, sont restés dans le pays. Rien de commun entre ces deux projets d’écriture, à part le fait qu’Alexis et Orélien soient nés en Haïti.
Sur la route
On doit dire qu’il est difficile de prendre la mesure d’un écrivain quand le sujet de son roman, la migration, draine les angoisses et les péripéties d’une grande partie de la planète. C’est fait dans un style haché, syncopé, parfois proche du son de métal lourd (heavy metal), on entend un bruit assourdissant durant tout le voyage, qui ne laisse pas une minute au lecteur pour respirer et prendre la distance nécessaire pour donner son plein consentement à ce qu’il lit. On lit le livre avec le même sentiment que Jonas pris par un pressant besoin de pisser alors qu’il est coincé dans un bus surpeuplé et qu’il a des heures de route de plus à faire.
Le talent d’Orélien loge dans les scènes qui se suivent, comme un tir nourri à la mitraillette, chacune plus forte que l’autre, toutes écrites avec une justesse époustouflante. Sauf quand il tente de jouer avec les mots, de faire des boucles, ou encore de trop vouloir être un bon samaritain alors qu’il ne pense qu’à quitter ce guêpier. On le sent honnête, mais un peu perdu parfois, quoique déterminé, un beau personnage qu’on aurait aimé voir sous d’autres angles. Là, il est toujours en gros plan, remplissant l’écran (un appel au cinéma subjectif). Il ne nous quitte pas une seconde, donnant l’impression que si on ne le regarde pas, il disparaîtra. On aurait aimé une petite distance afin de l’imaginer faire des choses sans nous en faire part — un petit côté mystérieux. Il reste toujours crédible, faisant penser au personnage naïf des Aventures du brave soldat Švejk de Jaroslav Hašek.
La scène à l’aéroport en République dominicaine montre que Jonas n’a aucune idée des méthodes subtiles du trafic d’enfants. L’argument selon lequel cette femme est innocente parce qu’elle l’a attendu pour le remercier et lui refiler un billet ne tient pas la route. Si elle ne l’avait pas attendu, Jonas aurait flairé la tromperie et l’aurait dénoncée à la police, car il se souvient parfaitement de ses traits — une arnaque doit être menée jusqu’au bout.
La lectrice applaudit ce geste humanitaire, tandis que les trafiquants rigolent. Soyons clairs, le narrateur a le droit d’être naïf, mais cette fois, on sent que l’auteur avait acquiescé. Il y a eu quelques petits trafiquages dans le récit pour faire voir le beau profil du narrateur, ce que fait tout écrivain, sauf que le sujet touche déjà à des zones si sensibles qu’on pourrait se passer de poudrer son visage.
La course
Orélien ouvre tant de perspectives attrayantes, ne serait-ce que cette folle course qui fait exploser les frontières et dénude les petits potentats qui règnent sur la misère humaine. Le plus important, c’est de se sauver. Courir sans s’arrêter comme dans un rêve. Laisser derrière soi le chant des mitraillettes, les incendies, et les visages de douleur. Personne n’a jamais couru autant dans un roman haïtien, ni parlé autant de langues, ni écrit 260 pages dans un roman caribéen sans un seul baiser même tendre, ni traversé tant de kilomètres avec un seul slip qu’il lave de temps en temps, ni vendu son carnet de poèmes à un type qui avait besoin de papier cul (je n’ai pas bien compris), ni montré une telle obstination et, finalement, une telle séduction, parce qu’avant tout, c’est un roman séduisant et c’est sa grande force (la séduction de ce narrateur hilare qui danse au milieu des flammes).
Nous tenons une vraie promesse d’écrivain à l’ambition universelle. Il lui reste à le devenir sur cette route sinueuse bordée de précipices qu’est le temps. Il doit continuer à courir ainsi pendant un demi-siècle en s’abreuvant d’encre.
En novembre prochain, Haïti risque de se retrouver avec un jeu de cartes de grands prix littéraires enfin complet. On a eu le Renaudot (Depestre, 1988), le Médicis (Laferrière, 2009), le Femina (Lahens, 2014), l’Académie française (Lahens, 2025). Il reste le Goncourt. Et pourtant, c’est le prix littéraire où on a été le plus souvent cité : Jacques Stephen Alexis (finaliste en 1955, pour son premier roman, Compère général Soleil), Trouillot (finaliste en 2011), Dalembert (sélection 2019, finaliste en 2021), Orcel (finaliste en 2022), Lahens (sélection en 2025), et Orélien (première sélection en 2026). Très peu de pays, hormis la France, ont maintenu cette présence au Goncourt à un tel niveau. Orélien n’est pas une exception, c’est une constance.
Un sprint dans la tête
On a entendu des coups de feu dans le quartier, et c’était parti. Je n’ai pas souvent vu un tel démarrage dans la littérature. Cet homme fait un sprint au milieu d’un marathon sous l’œil éberlué des autres coureurs de cette rentrée littéraire. Seule la mort aux fesses peut vous pousser à partir ainsi. D’abord, il va dans la mauvaise direction comme une poule dont on a coupé la tête. Il se traite d’idiot, mais on sent qu’il a fait le bon choix, celui de ne pas suivre la foule ni sa raison. Il faut être dingue pour se lancer dans une pareille odyssée. Il aurait pu s’asseoir sur le bord du chemin et attendre son sort. C’est là qu’il devient une métaphore de ce pays qui ne cesse d’avancer malgré toutes les tragédies.
L’écriture du roman est aussi dense que dans Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Mais chez Soljenitsyne, on assiste vraiment à une journée de la vie d’un zek, un prisonnier des camps russes, obligé de circuler dans un réduit qu’il ne peut quitter sous peine de mourir de froid dans cette Sibérie. Ou de chaud dans le Darién chez Orélien. La nature ne vous tue pas, elle fait pire, elle vous absorbe. Ce sont des livres à température extrême. Cette folle course donne parfois l’impression que le narrateur de C’était ça ou mourir fait du surplace. En effet, il piaffe à certains endroits et au moment où on commence légèrement à bâiller, ça repart.
Jacques Stephen Alexis
En 1955, Jacques Stephen Alexis est donné gagnant pour le Goncourt jusqu’à la toute dernière minute. Et c’est finalement Roger Ikor qui l’a emporté. Compère général Soleil a duré plus longtemps dans la mémoire des lecteurs que Les eaux mêlées d’Ikor. C’est Raymond Queneau qui avait vivement défendu Alexis, vantant la puissance du roman, le style de l’écrivain et le fait que, en même temps qu’Ikor portait aux nues les rêves de Moscou (le réalisme socialiste), ce même Alexis faisait l’apologie du réalisme merveilleux. Les Haïtiens sont compliqués, ce sont des communistes qui croient au vaudou, mais ça fait de bons écrivains.
Ça vient par vagues, et le propre des vagues, c’est de se retirer. Alors ce livre de Thélyson, je garde Thélyson, on dirait un nom de musicien de jazz, comme Thelonious Monk. Je garde l’accent aigu pour la singularité francophone. Le dernier snobisme aux États-Unis, c’est de garder son accent aigu. Mais il n’y a pas que le prénom de Thélyson qui rappelle Thelonious, son phrasé musical aussi. Thelonious ne joue pas du piano avec ses doigts, et il ne met pas ses mains à plat, il écrase les touches avec ses grosses pattes, mettant en danger les touches fragiles du piano. Thélyson écrit comme ça. Il n’est pas là pour faire des phrases. D’ailleurs, les parties les plus discutables, c’est quand il fait du lisse, oubliant que le rugueux lui va mieux. Ce n’est pas le genre à décrire la pluie, ou la chaleur. Il signale que ses fesses se fondent dans le plastique du siège. Et le lecteur tente immédiatement de soulever ses propres fesses.
Un nouvel écrivain
Depuis un moment, on me demande ce que je pense du livre de Thélyson Orélien, et on refusait d’admettre que je ne l’avais pas encore lu. Il fallait le lire tout de suite, paraît-il. C’était une urgence. Pour qui ? Vous voyez un événement, moi, j’assiste à quelque chose de plus émouvant : l’apparition d’un nouvel écrivain. Et un roman est appelé à durer plus longtemps qu’un cri d’admiration, sauf si vous voulez faire de lui la sensation du moment. Le style de l’écrivain est si bien accordé à son sujet qu’on se sent attiré par ce centre incandescent. On a l’impression d’être sur la route avec lui, de vivre ce qu’il vit, et on découvre que la vie de ces pauvres gens, si désemparés, est en fait la dernière grande aventure humaine.
Orélien, finalement, a gagné son pari de faire entendre les voix anonymes de ces gens qui se croyaient seuls sur la route, ignorant qu’un poète était parmi eux. Il faut s’attendre à se brûler les pieds si on veut entrer dans cette danse.
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