L’histoire captivante d’Omar Khayyâm, poète, philosophe, astronome et mathématicien

Khayyâm et moi est le premier roman de l’Iranien Orang Gholikhani. Son récit commence par la découverte d’un cahier poussiéreux dans les réserves du Louvre. Ce document se révèle être le Journal intime du grand poète persan Omar Khayyâm qui a vécu entre les Xe et XI e siècles et qui est connu pour ses mondialement célèbres Rubaiyat… La suite de l’histoire, c’est le primo-romancier Gholikhani qui la raconte. Entretien.
Orang Gholikhani, vous êtes ingénieur, informaticien de formation. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Je suis né en Iran où j’ai grandi. Ensuite, j’ai fui le pays à l’âge de 18 ans lorsque le régime théocratique actuel a pris le pouvoir à Téhéran. J’ai raconté dans mon livre comment j’ai dû quitter le pays en urgence en 1979 avant d’avoir dix-huit ans officiellement, afin de ne pas être obligé de faire le service militaire. Je m’étais préparé pour aller faire des études aux États-Unis, mais lorsqu’en 1978 je devais faire la demande de visa, les Américains ont décidé de fermer leur consulat à la suite des accrochages avec les révolutionnaires islamiques venus manifester devant les portes du consulat. Je pensais que les choses allaient se normaliser, mais la normalisation n’a jamais eu lieu. En revanche, j’ai obtenu un visa pour partir en France où je suis arrivé en mars 1979. J’y ai fait des études scientifiques et suis devenu ingénieur informaticien.
En Iran aussi, j’avais fait des études scientifiques, alors que j’étais passionné de littérature. J’aimais lire, écrire. J’écrivais des poèmes depuis mon très jeune âge, mais chez nous, un garçon devait, pour réussir sa vie, devenir soit médecin, soit ingénieur. Comme j’étais bon en physique, j’avais fait le choix de devenir ingénieur. Mais la littérature m’a manqué tout au long de ma carrière dans l’informatique. C’est pourquoi depuis une quinzaine d’années, et surtout depuis que j’ai pris ma retraite il y a deux ans, j’ai renoué avec l’écriture et la promotion de la vie culturelle au sein des associations iraniennes de France. J’ai commencé par publier des poèmes sur l’Internet, avant de me lancer dans l’écriture d’une pièce qui a été publiée aux éditions L’Harmattan, puis ce roman sur Omar Khayyam qui vient de paraître chez le même éditeur. J’ai d’autres projets.
Dans quelles circonstances avez-vous découvert Khayyâm et sa poésie ?
Vous savez, tous les Iraniens connaissent Khayyâm et beaucoup d’autres poètes. La poésie est la grande passion iranienne. Je dis toujours que la poésie est pour les Iraniens ce qu’est le football pour les Brésiliens. Il suffit de monter dans un taxi à Téhéran pour s’en rendre compte. Vous ne sortez pas du taxi sans que le chauffeur ne vous ait récité par cœur un quatrain de Khayyâm ou les maximes de Hafez... En Iran, on élève des mausolées aux poètes disparus et ceux-ci ne se désemplissent pas pendant les jours de congés. En Iran, la poésie n’est pas un divertissement, mais une identité.
Faut-il rappeler que la langue persane a donné au monde quelques-uns de ses très grands poètes. On peut citer Khayyâm, mais aussi Ferdowsî, auteur du Shah-Nameh ou Le Livre des Rois, Hafez qu’on vient de dire, Rumi, sans parler des auteurs et autrices plus contemporains. Khayyâm est mondialement connu depuis la traduction de ses rubaiyats qui veut dire « quatrains », par l’Anglais Edward Fitzgerald. Ces traductions ont popularisé la poésie de Khayyâm à travers l’Occident. Depuis, Les Rubaiyat d’Omar Khayyâm sont devenus le livre le plus vendu après la Bible et les pièces de Shakespeare.
Je connais Khayyâm depuis ma plus petite enfance. Je me souviens encore comme si c’était hier – j’étais encore adolescent – quand ma mère est revenue un soir de son travail, avec dans son sac un grand livre d’art. Il s’agissait d’un livre grand format, une édition trilingue, Persan, Anglais et Français, des quatrains de Khayyâm, illustrés par les miniatures de Behzad. Comme c’était un livre imposant, je n’osais pas le toucher, mais j’ai fini par le feuilleter pour d’abord regarder les images, puis pour lire les quatrains. Je me souviens d’avoir été frappé par la simplicité et l’élégance du langage de Khayyâm. J’avais compris la plupart des poèmes bien qu’ils fussent vieux de plusieurs siècles. Ce livre m’accompagne encore, car l’une des premières choses que j’ai demandées à mes parents de me rapporter quand ils sont venus me rendre visite à Paris, c’étaient Les Rubaiyat d’Omar Khayyâm.
Les éditions L’Harmattan viennent de publier votre livre Khayyâm et moi. Comment est née l’idée de ce livre ? C’est une biographie ? Un roman ? Un essai historique ?
C’est un peu tout ça. Ce livre est né de multiples envies. Tout d’abord, l’envie de faire connaître Khayyâm au public français. En m’installant en France, j’avais découvert que l’homme n’était pas si bien connu que ça. J’ai également constaté que ses poèmes n’étaient pas très bien traduits. Il y a eu plusieurs traductions de Rubaiyat, mais toutes traduites très littéralement, sans faire ressortir les nuances et l’élégance de la pensée du poète. Je voulais traduire ces quatrains, mais je ne voulais pas les proposer brut de décoffrage comme dans les versions existantes. Il me semblait que pour que les gens puissent apprécier les poèmes de Khayyâm à leur juste valeur, il fallait les contextualiser, autrement dit, raconter les circonstances de leur composition. Je suis un conteur, et pas un critique littéraire.
Le titre de l’ouvrage laisse penser que vous vouliez établir un parallèle entre vous et le poète…
Pas seulement entre lui et moi, mais aussi entre nos deux époques, entre notre XXIᵉ siècle et les XIᵉ-XIIᵉ siècles où Khayyâm a vécu. Comme nous, il était confronté à la montée des intolérances religieuses, des violences et des tyrannies. Il assista de près à la montée de la fameuse secte des assassins et vit son propre protecteur, qui l’avait fait venir à Ispahan mourir, assassiné à l’âge de 74 ans. Le poète vivait dans une époque d’incertitudes et dans le chaos d’un empire finissant. C’est ce qui explique sans doute que sa poésie n’était pas connue de ses contemporains. Ces derniers le connaissaient comme mathématicien, comme astronome qui a dirigé la réforme du calendrier persan, et comme philosophe. Il faudra attendre la fin du XIIᵉ siècle, près d’un demi-siècle après la disparition de Khayyâm, pour connaître sa poésie, une poésie qui appelle à profiter du moment présent. Cela parlait à son public parce qu’il n’avait pas de visibilité sur l’avenir. C’est sans doute cette méconnaissance de sa poésie iconoclaste qui a permis au poète de vivre longtemps. Il s’est éteint à l’âge vénérable de 83 ans. Les historiens pensent que la visibilité de son œuvre de son vivant lui aurait attiré des ennemis puissants et peut-être une mort violente.
Comment vous définiriez la poésie d’Omar Khayyâm ?
C’est une poésie à la fois lyrique et philosophique, qui interroge le sens de la vie, raconte le passage du temps et la quête du bonheur. Dans sa poésie, Khayyâm a tenté de répondre aux questions fondamentales qui l’ont hanté toute sa vie : d’où venons-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Où allons-nous, tout en exprimant ses doutes sur les certitudes que les religions avançaient en guise de réponse à ces questions. En tant que scientifique, ce à quoi j’ai toujours été sensible dans sa poésie, c’est à la lucidité de Khayyâm et à l’ombre portée des mathématiques sur ses vers. Le premier distique pose le problème et le second en donne la solution ou bien il exprime les doutes. À la fin des quatre vers, on croit entendre ce CQFD si cher aux mathématiciens !
Pour finir, Orang Gholikhani, le journal intime de Khayyâm sur lequel votre roman s’ouvre, a-t-il vraiment existé ?
Vous savez, ce journal est l’un des grands mythes littéraires du monde persan. D’autres avant moi, des romanciers, des historiens, ont évoqué l’existence de ce cahier. Les historiens furent les premiers à attester de la réalité de ce document en racontant les circonstances dans lesquelles le maître de Samarcande le lui avait remis en lui conseillant d’inscrire ses poèmes iconoclastes dans ses pages au lieu d’aller les déclamer dans les tavernes au vu et au su de tous. « J’ai tenu ce cahier entre mes mains. J’ai contemplé la vie de Khayyâm, fragile et éternelle, entre mes doigts », ainsi parle le narrateur de mon roman, le dernier à affirmer l’existence de ce cahier. Comment pourrais-je contredire mon narrateur ?
Khayyâm et moi : récit de vie, par Orang Gholikhani. Editions L’Harmattan, 261 pages, 26 euros.
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