Au nom du père, du fils et d’Haïti

Joverlein Moïse a de la difficulté à croire que cinq années se sont écoulées depuis l’assassinat de son père, Jovenel Moïse, alors président d’Haïti.
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L’évènement n’avait rien de banal. Aucun chef d’État n’avait été tué en 100 ans dans le petit pays des Antilles.
« Des fois, j’ai l’impression qu’il s’est écoulé seulement cinq heures, que c’est très proche, dit le jeune homme de 34 ans, assis dans une salle de réunion de La Presse. Ça a laissé des marques sur moi et ma famille. On a tout le temps les mêmes images qui nous reviennent en tête. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. »
Les « images » dont il parle, ce sont surtout des sons. Les appels de détresse de sa sœur qui se trouvait dans la demeure présidentielle quand un commando a débarqué le 7 juillet 2021 avant de cribler de balles son père et de blesser sa belle-mère. Ce sont aussi les coups de feu. Le calme inhabituel dans les rues de Port-au-Prince.
PHOTO JEANTY JUNIOR AGUSTIN, ARCHIVES REUTERS
Jovenel Moïse s’adresse aux médias aux côtés de son épouse après avoir remporté l’élection présidentielle de 2016, à Port-au-Prince, en Haïti.
Joverlein Moïse, lui, se trouvait à peine à 15 minutes de distance avec sa conjointe et sa petite fille. Il a demandé des renforts qui ne sont pas venus. Ceux qui auraient dû protéger son père sont restés les bras croisés.
Il raconte cette nuit d’effroi dans le documentaire Espwa Haïti : contre toute attente qui sera projeté ce samedi au Cinéma du Musée dans le cadre du Festival du film black de Montréal1.
Cinq ans plus tard, cependant, ce qui s’est passé cette nuit-là devient de plus en plus clair.
En tout, 42 personnes ont été arrêtées pour leur rôle présumé dans le complot qui a mené à la mort de Jovenel Moïse, dont 30 cette semaine lors d’une opération multinationale complexe. Parmi elles, un ancien employé du consulat haïtien à Montréal, Ashkard Pierre, a été appréhendé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve2. Juste sous le nez de Joverlein Moïse qui vit au Québec depuis de nombreuses années.
« C’est une personne que je connaissais et qui était recherchée par la justice haïtienne. Je suis content de voir que le travail a été fait », dit le fils toujours endeuillé.
Des 30 personnes écrouées cette semaine, 18 ont été extradées vers les États-Unis, dont 17 mercenaires colombiens présumés. Christian Emmanuel Sanon, accusé d’avoir comploté pour renverser le gouvernement haïtien à partir de la Floride, doit y subir incessamment son procès.
Joverlein Moïse ne cache pas qu’il a des sentiments mitigés sur le rôle central que jouent les États-Unis dans l’enquête et dans l’administration de la justice pour un crime qui a été commis en Haïti. « Pendant les cinq dernières années, j’ai soutenu d’abord la recherche de justice pour mon père, mais aussi la souveraineté juridique haïtienne. « Cependant, ce qu’on a vu en Haïti, ce sont des changements de juges, des avocats qui se font kidnapper, des dossiers annulés et il faut recommencer à zéro, détaille-t-il. C’est un crime transnational et les États-Unis ne devraient pas récupérer tout le dossier, mais on voit des résultats. On est curieux de voir où ça va mener », dit-il, prudent.
Sa quête de justice n’est pas son unique occupation. Il gère aussi à distance ce qu’il reste de l’entreprise familiale en agriculture. Et il est auteur-compositeur-interprète.
PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE
Joverlein Moïse
J’étais un artiste longtemps avant 2021, mais je gardais ma musique dans la sphère familiale. Après le drame, j’avais beaucoup de choses à dire. Les thérapies et les réunions familiales, ça ne suffisait pas. Ma guitare et la composition m’ont aidé à sortir de ce trou-là.
Une quinzaine de ses chansons sont disponibles sur les plateformes en ligne. Plusieurs parlent ouvertement de sa relation avec son père et de son absence. « Ça a beaucoup évolué. Au début, je parlais surtout du manque que je ressentais. C’était plus proche du cœur. Dans une de mes dernières chansons, Vérité, je remets en question le système », dit celui qui a obtenu récemment un diplôme de l’Université Laval en science politique et philosophie.
Lors de la mort de Jovenel Moïse, Haïti était en pleine crise politique. D’immenses manifestations secouaient le pays le plus pauvre des Amériques. L’opposition au président l’accusait à la fois de corruption et de dérive autoritaire.
Ce qui a suivi la disparition du président – tout contesté fût-il – relève du film d’horreur. Port-au-Prince est tombé aux mains des gangs et la population a été prise en otage.
En 2025, les Nations unies estimaient à plus de 16 000 les victimes de cette violence armée décomplexée.
À ce jour, les Haïtiens sont privés d’un gouvernement élu, mais des élections – les premières en 10 ans – sont prévues le 13 décembre.
Joverlein Moïse croit que ces dernières sont nécessaires pour « arrêter l’hémorragie ». Son espoir – ou espwa en créole – ne réside cependant pas dans la génération de son père, mais dans la génération montante. Celle – majoritaire – qui résiste par tous les moyens. À travers l’art, la littérature, la musique, l’internet. Malgré le chaos. « Je ne dis pas que la génération plus âgée a échoué, mais elle n’a pas proposé grand-chose. »
1. Visionnez la bande-annonce du film Espwa Haïti : contre toute attente des réalisatrices Noémie Ferront et Isabelle Depelteau 2. Relire l’article « Un Montréalais arrêté en lien avec l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse »
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