Sur la route USA – de Nashville à Memphis : "Ils sont en train de nous tuer, un par un"

Ce matin, nous quittons Nashville pour Memphis : 340 kilomètres sur l’Interstate 40, officiellement surnommée la Music Highway.
À Nashville, tout commence par une radio. En 1925, la station WSM diffuse un vieux violoniste, Uncle Jimmy Thompson. La musique des campagnes entre dans les salons américains. L’émission deviendra le Grand Ole Opry.
Grâce au puissant émetteur de WSM, cette musique "country" voyage dans tout le pays. En 1943, l’émission s’installe au Ryman Auditorium, ancien temple religieux surnommé la "Mother Church of Country Music". Une musique jugée pauvre et provinciale devient une culture nationale.
Jimmy Rodgers, Bill Monroe, la carter family, Hank Williams sont les premières stars de la discipline. Puis arrive Elvis Presley. En janvier 1956, RCA l’installe dans un studio de Nashville. Il y enregistre son premier numéro un : Heartbreak Hotel.
Face l’explosion de ce qui s’appellera le rock’n’roll, Nashville adoucit et modernise la country : davantage de piano, de cordes et de chœurs. C’est ce qu’on appellera le Nashville Sound. Johnny Cash, Dolly Parton, puis Taylor Swift passent par cette immense fabrique de chansons.
Au bout de notre route du jour, il y aura Memphis

Si Nashville a organisé la musique du Sud, Memphis l’a mélangée et électrisée. Au Sun Studio de Sam Philips mais aussi avec le label Stax Records qui a produit une soul rugueuse, portée par Carla Thomas, Sam & Dave, Isaac Hayes ou encore Otis Redding.
Memphis, c’est enfin la lutte pour les droits civiques. En 1968, les éboueurs noirs manifestent avec ces mots : "I Am a Man." Martin Luther King vient les soutenir. Le lendemain de son dernier discours, il est assassiné au Lorraine Motel.
Le Tennessee est aussi l’État du Jack Daniels. 7 millions d’habitants. Et comme tout autre État, il est multiple. En vérité, il y a trois Tennessee. Celui de Nashville, ville universitaire et démocrate. Celui de Memphis, avec une population majoritairement noire et pauvre qui vote également démocrate. Et celui du milieu, des campagnes. Le Tennessee des plaines ou des contreforts des Appalaches. Profondément blanc, évangélique et républicain.
C’est là que nous nous arrêtons. Exactement, dans la petite ville de Camden. Le restaurant s’appelle Downhome Family. Serveuses burinées, clientèle plutôt âgée et au mur, les dix Commandements sont affichés. Le ton est donné.
Ce qui frappe quand on regarde les chiffres des élections des vingt dernières années ici, c’est l’écart qui se creuse chaque fois un peu plus entre les Républicains et les Démocrates. En 2000, George Bush a battu Al Gore de 3 points. En 2008, McCain a battu Obama de 15 points. En 2016, Trump a battu Hillary Clinton de 26 points. Et en 2024, Trump a atomisé Joe Biden de presque 30 points pour atteindre 64 pourcent des suffrages.
Nous voici en terre Maga

Sauf qu’au moment de sortir les micros, la patronne du restaurant (Ms Jones, une femme tout à fait charmante) partage avec nous son inconfort. "Vous savez, ici, on ne parle pas vraiment de politique. Parce que c’est un sujet qui fâche." Elle nous offre un morceau de "chocolate pie" et un café. Par contre, pour parler politique avec ses clients, c’est non.
Nous nous retrouvons donc à quelques kilomètres de là dans une station-service. Le gallon dépasse les 4 dollars. Un drame national. Angela, la soixantaine est en train de fumer une cigarette accoudée à sa voiture. "Bien sûr que j’ai voté Trump, entame-t-elle." Est-ce qu’elle estime qu’il a tenu sa promesse de ramener la prospérité en Amérique. "Il essaie dur ! Mais avec tous ces gens qui s’opposent à lui, ça lui rend la vie difficile. Mais je sais qu’il fait tout ce qu’il peut. Et je suis certaine qu’il y arrivera avant la fin de son mandat."
A-t-elle déjà été déçue par Trump ? "Non. Jamais. En tout cas moins que par mon mari !" Angela sourit. On lui assène la question qui tue : pourrait-elle voter démocrate si l’inflation continue de grimper et que sa vie personnelle est affectée ? "Oh non ! Parce que je suis chrétienne et je ne crois pas aux croyances des démocrates. Leur position sur l’avortement et toute leur atroce idéologie. La morale est plus importante pour moi que l’argent."
Un homme en colère
Un employé de la pompe à essence vient nous voir. Il veut aussi s’exprimer. Jimmy a la cinquantaine. Il gagne 14 dollars par heure mais ne travaille que quatre jours semaine. "Pas suffisant pour pouvoir vivre". En 2016, il a voté Trump. En 2024, il n’a tout simplement pas voté. "Car il ne croit plus aux politiques. Regardez ! On fait la guerre en Iran alors que ma femme et moi, on ne parvient même plus à se nourrir ni à mettre de l’essence dans notre voiture."
Notre économie va mal. Mon salaire est au plus bas. Et je crois que plus personne ne peut régler ça
Jimmy est un homme en colère. "Je pense que le gouvernement est en train de nous tuer, un par un. En nous prenant tout notre argent." Jimmy voterait-il démocrate s’ils lui assuraient de stopper l’inflation ? "Oui ! Mais en fait non. Parce que je ne crois plus personne". Jimmy est un homme qui doute. "Notre économie va mal. Mon salaire est au plus bas. Et je crois que plus personne ne peut régler ça". Jimmy est un homme déçu.
Demain, nous descendrons le Mississipi, de Memphis à Natchez. L’État le plus pauvre des États-Unis. Il sera encore question, à n’en pas douter, du coût de la vie.
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