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Wednesday, October 7, 2026

Des signes de psychose décelés dans le journal intime du célèbre danseur Nijinski

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Le célèbre danseur de ballet russe Vaslav Nijinski, devenu une légende tant par ses interprétations flamboyantes que par ses chorégraphies avant-gardistes, telles que L’après-midi d’un faune créée en 1912 et Le sacre du printemps en 1913, a dû abandonner abruptement sa fulgurante carrière alors que son esprit sombrait dans la schizophrénie. Durant cet épisode dévastateur où il vit ses premiers symptômes psychotiques, il rédige un journal intime que son épouse a expurgé et publié sous le titre de Cahiers de Nijinski. Des chercheurs du Centre de recherche Douglas de l’Université McGill ont analysé le langage qu’y a utilisé Nijinski dans le but de distinguer des caractéristiques linguistiques qui témoigneraient de sa psychose. Leur recherche vise ultimement à offrir aux psychiatres des marqueurs linguistiques qui leur permettraient de déceler et de suivre les symptômes de cette maladie en analysant le langage des personnes qui en sont atteintes.

Pour leur projet de recherche, les scientifiques ont eu accès à la version originale, non censurée, du journal de Nijinski. Ils ont procédé, pourrait-on dire, à une « autopsie linguistique computationnelle » d’une portion de ce journal qui « offre une chance d’explorer l’impact de la psychose sur l’écriture », font-ils valoir dans un article publié dans Medical Humanities.

De nombreux indices, voire des preuves, accumulés au cours des dix dernières années indiquent que la parole, le discours d’une personne psychotique recèle des éléments révélateurs des symptômes de sa maladie, que les chercheurs nomment « marqueurs linguistiques de la psychose ».

« Une personne qui est en psychose ou en dépression parle différemment. Selon les symptômes qu’elle présente, elle peut, par exemple, sauter d’un sujet à l’autre au point que son discours devient incohérent et difficile à suivre. Ou bien elle peut revenir inlassablement, de façon obsessionnelle, sur le même sujet », explique le professeur en intelligence artificielle (IA) et en psychiatrie à l’Université McGill Alban Voppel, qui est spécialisé dans l’étude du langage en santé mentale.

Un lexique très limité

Cette fois, les chercheurs se sont penchés sur un témoignage écrit plutôt que parlé d’une personne psychotique. À l’aide de méthodes d’analyse informatique, ils ont étudié des extraits du journal intime de Nijinski ainsi qu’un texte rédigé par son épouse, la danseuse hongroise Romola de Pulszky, qui a servi de point de comparaison.

Contrairement à ce à quoi s’attendaient les chercheurs, ces outils d’IA n’ont pas mis en évidence d’incohérence dans les écrits de Nijinski. « Les ordinateurs évaluent à quel point une phrase est différente d’une autre. Or, ils ont vu que les phrases se ressemblaient [ce qui est normalement attendu dans un texte cohérent]. Mais dans le journal de Nijinski, cette cohérence découle du fait qu’il se répète constamment, qu’il revient sans cesse sur le même sujet. L’ordinateur considère peut-être son discours comme cohérent, mais celui-ci n’est pas riche. Il se caractérise par ce qu’on appelle une pauvreté du contenu des idées », souligne Alban Voppel, qui est l’auteur en chef de l’étude.

L’analyse informatique a également révélé un répertoire lexical très limité. « L’ordinateur a montré qu’il utilise très souvent les mêmes mots. Ceux qu’il a employés le plus sont : amour, Dieu, le verbe vouloir et le pronom personnel je », précise le chercheur.

L’usage du pronom je est 5,45 fois plus élevé que dans le texte de son épouse. « Il semble très centré sur lui-même ou incapable de s’intéresser à d’autres sujets. Mais il faut comprendre qu’il traversait une période très angoissante où il avait terriblement peur d’être malade et, dans un tel contexte, il est difficile de distinguer le soi du reste du monde », fait remarquer M. Voppel.

Les personnes schizophrènes peuvent aussi devenir obsédées ou délirer à propos de quelque chose, comme la CIA, la reine ou le roi. Pour Nijinski, ce fut vraisemblablement Dieu et lui-même, et la relation entre eux deux, ajoute-t-il.

Même si les caractéristiques linguistiques du journal de Nijinski ne sont pas les plus communément observées en schizophrénie, elles pourraient néanmoins servir à dépister ou à suivre les personnes qui en seraient atteintes, car certains patients peuvent présenter des symptômes comme ceux-là, affirme le chercheur.

Prévenir une rechute psychotique

L’équipe de M. Voppel s’apprête maintenant à éplucher le matériel écrit que des patients publient sur WhatsApp, les médias sociaux, tels que Facebook, et des forums publics, comme Reddit, à la recherche de marqueurs linguistiques qui pourraient aider à reconnaître les personnes qui commencent à présenter des symptômes, ou à suivre l’évolution de leur état psychique au cours du temps. « Quand on compare les lettres que Nijinski avait écrites alors qu’il était un brillant danseur aux écrits du journal intime qu’il a rédigé alors qu’il vivait un épisode psychotique, on voit un très gros changement », souligne le chercheur.

Par ailleurs, M. Voppel coordonne des recherches sur le langage parlé dans le cadre du projet MOTS+, qui vise à « prédire les rechutes psychotiques grâce à la détection précoce basée sur la parole ». Les chercheurs recrutent actuellement des jeunes âgés de 18 à 30 ans qui ont vécu un premier épisode psychotique et qui sont de ce fait susceptibles de rechuter dans les deux années suivantes. Pendant l’étude, qui est d’une durée de deux ans, les participants fourniront chaque mois un court enregistrement vocal dans lequel ils décriront des images, discuteront des événements marquants de leur vie. Puis, à l’aide d’outils d’analyse informatique, on analysera ce qu’ils ont dit, mais aussi les pauses, les intonations qui ponctuent leur discours. Et s’il s’avère que « la personne parle un peu plus lentement que normalement, qu’elle prend plus de temps à décrire une image ou sa journée, et qu’elle fait plus fréquemment des digressions, cela peut être un signe avant-coureur d’une rechute. Dans ce cas, le psychiatre pourrait téléphoner au patient pour s’assurer qu’il dort suffisamment, ou pour lui recommander de reprendre son traitement s’il l’avait cessé en raison de ses effets secondaires. Ces simples recommandations pourraient prévenir une rechute », affirme M. Voppel.

Il fait également remarquer que ce processus a l’avantage de pouvoir se dérouler à distance ; les patients n’auraient pas besoin de venir à l’hôpital. Le suivi des patients est ainsi simplifié, ce qui soulage le système de santé. Qui plus est, les patients recevraient de meilleurs soins, car « les marqueurs linguistiques décelés dans le discours des patients sont plus subtils que ceux utilisés en clinique pour faire un diagnostic et permettent ainsi d’intervenir plus tôt ».

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